l Abou Simbel

menu

ABOU SIMBEL

Plan en perspective

Les numéros dans le texte se rapportent à ceux contenus dans le plan détaillé. Le texte est de Christian Jacq in « Les Grands monuments de l'Egypte Ancienne » [librairie Académique Perrin] 1986

ABOU-SIMBEL, l'amour et la guerre

NUBIE, TERRE DISPARUE

Avec le site d'Abou-Simbel, dont les deux temples sont célèbres dans le monde entier, c'est la Nubie que nous allons découvrir. Il nous faut quitter l'Égypte (aujourd'hui par avion, en partant d'Assouan) et faire un bond de 280 km vers le sud pour découvrir un lieu étrange nommé autrefois Ipsamboul.

En arrivant par avion, on ressent une curieuse impression. Après avoir dépassé le Haut-Barrage d'Assouan, on survole une immense étendue d'eau d'où émergent çà et là des éminences rocheuses. Monde insolite, abandonné, revenu aux premiers âges où l'élément liquide a repris sa souveraineté. Soudain, après un large virage sur l'aile, appa­raît un rocher pas comme les autres, une sorte d'île qui semble habitée par des pierres sculptées.

C'est la fascination immédiate : loin de la civilisation, livrés à leur austère soli­tude, se dressent là deux temples qui ne se signalent, au premier abord, que par une fa­çade des plus spectaculaires : quatre colosses royaux pour le « grand temple » où nous découvrirons les guerres victorieuses de Ramsès II, six pour le « petit temple » où fut gravée l'expression de l'amour divin dont témoigna la grande épouse royale Nefertari.

Ces colosses veillent sur le site, gardiens de pierre au sourire immuable, à la puissance rassurante. Marchons vers eux, interrogeons-les pour comprendre ce qui s'est passé en ces lieux. Sachons, malheureusement, que le temps de visite est beaucoup trop limité par rapport à l'intérêt que présentent ces deux temples, à moins de résider dans l'hôtel local, ce qui n'est pas prévu dans les circuits touristiques classiques. Dès que l'avion se sera posé, montez dans le car qui vous conduit au pied des temples. Vous se­rez vite ébloui par l'incroyable alliance de force et de finesse qui caractérise ces co­losses d'une qualité de sculpture exceptionnelle

Abou-Simbel est la frontière des frontières. Le grand Ramsès a marqué ici les limites de l'expansion pharaonique vers le sud, vers l'Afrique. Le territoire submergé que nous avons traversé était naguère la Basse Nubie où vivaient des populations qui posèrent un certain nombre de problèmes aux armées de Pharaon avant d'être intégrées au système culturel et religieux du Nouvel Empire;

Dès l'Ancien Empire, nous l'avons vu, les pharaons organisent des expéditions pour explorer la Nubie, soumettre des tribus au caractère quelquefois frondeur et rap­porter des produits rares ou précieux, comme l'or ou l'ivoire. Au Nouvel Empire, cette région est pacifiée. Elle est placée sous la responsabilité d'un haut fonctionnaire qui porte le titre ronflant de « fils royal de Kouch ». Les princes nubiens sont souvent éle­vés à la cour; une fois « égyptianisés », ils retournent dans leurs provinces, plus fidèles aux traditions que certains Égyptiens. A cette époque, il n'est plus question de guérilla ou de rapines. La Basse Nubie est calme, prospère, située dans la zone d'influence de Thèbes la richissime. C'est en toute sécurité que les artisans de Ramsès II ont pu construire les temples d'Abou-Simbel.

Après les graves dissensions qui, à la fin du Nouvel Empire, opposèrent les prêtres thébains et les tenants du pouvoir pharaonique, ces religieux désavoués trouvè­rent un exil semi-doré en Nubie. Après avoir quitté l'Égypte, ils formèrent un petit royaume nubien d'où l'un de leurs descendants, Piankhy, partira, a la XXVème dynastie, pour conquérir une Égypte affaiblie et lui redonner le goût de ses antiques traditions re­ligieuses. Étrange retour des choses, en vérité : de cette terre autrefois sauvage et bar­bare que les armées de Pharaon mirent de nombreuses années à pacifier, sortit un sau­veur étranger pourtant héritier de l'ancienne sagesse, à travers l'enseignement de prêtres usurpateurs.

C'est également dans cette Nubie, qui n'eut pas à souffrir d'une administration gréco-romaine soucieuse de restaurer ou de reconstruire des temples, que se réfugièrent des communautés initiatiques qui, bien après la naissance du christianisme, vivaient en­core leur foi dans l'ancienne religion égyptienne au VIe siècle de notre ère. Chrétienne ensuite, la Nubie fut islamisée au Moyen Age, après la conquête arabe.

Région endormie, lieu de refuge ou de passage, la Nubie allait vivre un drame qu'elle ne soupçonnait pas. En mars 1960, le monde s'émeut. Ses regards se tournent vers cette contrée oubliée où sommeillent quelques vieux temples qui n'intéressaient que les spécialistes. Le gouvernement égyptien a décidé de construire un grand barrage. La mise en eau va faire disparaître toute une contrée du globe où des hommes ont édifié une culture originale. Les pierres d'éternité des sanctuaires ont résisté au temps, mais la technologie du XXème  siècle est un danger autrement menaçant.

Que faire pour sauver la Nubie ? On écrit, on parle, on braque les feux de l'ac­tualité, on alerte la communauté culturelle internationale. C'est l'Unesco qui est le fer de lance de cette épopée des temps actuels où des énergies sont encore capables de se mobiliser pour sauvegarder une partie du patrimoine sacré de l'humanité. Mais la situa­tion est grave et il faut faire vite. La Nubie est condamnée à mort. Seule solution : dé­placer un maximum de temples, faire des relevés, entreprendre une campagne de fouilles d'autant plus intense qu'elle sera la dernière.

C'est ainsi qu'échappent à la destruction des temples comme Kalabchèh (1 km au sud du Haut-Barrage, sur la rive gauche du lac); Bêt el-Ouali (non loin du précédent, au nord-ouest) dû à Ramsès II et où figurent des scènes de bataille contre les Éthiopiens; Ouadi es-Sébouah (140 km au sud du Haut-Barrage, rive gauche du lac) consacré à divers aspects du soleil et Dakka, le temple de Thot; Amada (180 km au sud du Haut-Barrage, rive gauche du lac), qui fut déplacé d'un seul bloc, et Derr, où Ramsès II chante la gloire et la durée de sa lignée. Pour visiter tous ses sanctuaires, il faut pré­voir une organisation particulière et consacrer plusieurs journées à la Nubie.

ABOU-SIMBEL, COUR DE LA NUBIE

De tous ces sites, c'est Abou-Simbel qui obtint, justement, la plus grande noto­riété. Il fut le cour de la Nubie religieuse à laquelle Ramsès II consacra tant d'efforts. C'est là qu'il bâtit ce que l'on peut considérer comme le chef-d'ouvre architectural de son règne.

Il était impossible qu'un tel cour cessât de battre. C'est pourquoi Abou-Simbel fut la « vedette » des temples condamnés à être déplacés pour survivre.

On déploya une ingéniosité digne des maîtres d'ouvre égyptiens. Tâtonnements, tout d'abord; projets multiples incluant la construction d'une digue pour maintenir les édifices en place : un rêve qu'il fallut abandonner. Choix final : un démontage « pierre par pierre », à savoir 1036 blocs dont certains atteignent le poids de trente tonnes. Travail de fourmis géantes, de 1963 à 1972, occupant jusqu'à 900 personnes, au prix de mille précautions, pour remonter les deux temples 200 m à l'ouest et 64 m au-dessus du site primitif. Ultime souci : malgré l'inévitable trahison que constitue un tel changement par rapport à l'emplacement choisi avec soin par les Égyptiens, on tenta de conserver l'allure antique. Pour y parvenir, on bâtit un gigantesque trompe-l'oil, techniquement nécessaire, à savoir une fausse montagne contre laquelle s'adossent les temples. A l'inté­rieur, des voûtes de béton font penser à une machinerie inquiétante qu'il faut oublier pour fixer son attention sur les vraies pierres. Cour transplanté, peut-être, mais cour battant, Abou-Simbel demeure une étape obligée du voyage d'Égypte.

Étranges temples, à vrai dire. Une éternité de pierre face à une éternité d'eau, au­trefois le Nil, aujourd'hui un lac. Un temple de pharaon marié à un temple de la reine, une célébration du couple divin comparable à un autre couple d'édifices nubiens Soleb et Sedeinga, s'unissant Aménophis III et son épouse Tiy. Cette Nubie disparue, si loin de la brillante Thèbes, avait-elle vocation de garder le secret d'amours transfigurées où la puissance est indissociable de la grâce ?

LE GRAND TEMPLE

En façade, quatre colosses assis. En partant de la gauche, le second est dégradé. Les trois autres expriment, par leur position hiératique, aussi sereine que sévère, une formidable puissance. Rien ne les fera trembler. Détaillons-les : ils portent les couronnes de Haute et de Basse Égypte, la barbe postiche, le serpent uraeus au front (son rôle est d'anéantir les adversaires). Sous leurs sandales, les ennemis du roi, vaincus à jamais.

Ramsès II annonce déjà son « programme » : c'est un temple de la victoire, lumi­neux, rayonnant, qui a été construit en ces lieux. Que les Nubiens-et tous les autres peuples soumis à Pharaon-le sachent bien : Ramsès est ce colosse tranquille, triom­phant à jamais. Nul ne saurait contester sa souveraineté.

Ces colosses sont des incarnations du roi-dieu. Ils recevaient un culte. Les pha­raons du Nouvel Empire en firent construire beaucoup pour exprimer cette symbolique avec un maximum de grandeur et d'efficacité-de « publicité », diraient certains. Le colosse à visage humain, mais il est plus qu'un homme. Il est l'Homme éternellement jeune, fort, magnifique. Ramsès est bien assis sur le « trône des vivants », comme le di­sent les textes. Sa puissance n'est pas tyrannie, mais force de vie.

Ramsès II n'a pas construit moins de sept temples en Nubie. Mais celui-ci est le plus colossal : une façade de 30 m de haut sur 35 de large, des statues géantes dépassant 20 m de hauteur. Celui qui s'approche est immédiatement ramené à sa petitesse.

Regardons de près : les jambes des colosses semblent un peu massives, le torse un peu épais, mais le visage est d'une beauté surhumaine. Point de hasard, mais une vo­lonté délibérée du sculpteur : plus on s'éloigne du sol, du monde matériel, plus on se rapproche du spirituel, de la joie intérieure, de la grandiose sérénité que nous déchif­frons dans les regards des colosses.

Ces quatre Ramsès, placés à l'extérieur du temple, correspondent aux quatre dieux que nous trouverons à l'intérieur, au fond du Saint de saints. Par sa présence, Pharaon « quadruplé » révèle ainsi aux quatre orients du monde, aux quatre points cardinaux, les mystères du temple.

L'humanité de Ramsès n'est pas absente : entre les colosses apparaissent des fi­gures féminines qui semblent presque fragiles par rapport à leurs immenses protecteurs. Ce sont la mère, l'épouse et les filles de Ramsès II. Nefertari est trois fois présente, elle pour qui fut construit le petit temple. Ainsi, la famille, dans son aspect exclusivement féminin, est associée à la puissance de Ramsès. C'est l'exact prolongement de la tradi­tion de l'Ancien Empire : souvenons-nous des scènes des tombes memphites, des masta­bas où nous avons vu des seigneurs de grande taille avec, à leurs côtés, femme et en­fants de petite taille.

Ramsès est la seule puissance masculine représentée, semble-t-il. En le croyant, nous oublierons l'essentiel. Levons les yeux : au-dessus du portail trône, dans une niche, un dieu à tête d'épervier. C'est lui, Rê-Horakhty, le soleil levant, le maître du temple. Il est le faucon des origines, aux ailes immenses, au regard perçant comme un trait de lumière. De chaque côté, Ramsès, cette fois dédoublé, vénère ce principe lumineux qui est à l'origine du temple.

Autre détail caractéristique : formant une frise de couronnement, bien au-dessus des colosses, vingt-deux singes, des cynocéphales, poussent des cris de joie. Symboles des forces élémentaires de la nature, ils saluent ainsi, chaque matin, la renaissance du soleil qui sort des ténèbres après avoir vaincu les périls du monde souterrain.

Nul ne pouvait douter, à condition de connaître la science secrète des hiéro­glyphes, que ce temple appartenait à Ramsès II. Le dieu à tête de faucon, plus d'autres hiéroglyphes inscrits en façade, servaient à écrire le prénom du roi, Ousirmarê. Prénom éclaté, séparé en divers éléments, que le regard de l'initié pouvait réunir à nouveau en mettant les hiéroglyphes dans le bon ordre.

Montons vers le temple. Nous découvrons, à gauche, au sud de la façade, trois stèles. L'une d'elles rappelle un important événement diplomatique. Au sommet de la stèle, le roi est assis entre Amon-Rê et Ptah. Vient vers lui une jeune fille suivie de son père. Ces personnages possèdent une particularité : ce sont des Hittites, d'anciens enne­mis du pharaon, et la jeune fille est la future femme de Ramsès II ! Si ce dernier fut un valeureux combattant, il manifesta surtout un sens aigu de la diplomatie pour aboutir à une paix durable. En décidant un tel mariage, le roi d'Égypte le liait à un accord de non-belligérance favorable aux deux peuples. Cette stèle, si discrète par rapport aux co­losses, montre que la puissance de Ramsès fut avant tout au service de la paix. 

De l'autre côté, à droite de la façade, vers le nord, se trouve une bien curieuse construction, une sorte de chapelle ouverte. Ces vestiges sont aujourd'hui sans grande signification, car il manque les divinités qui furent emmenées au Musée du Caire, bien loin de ce site nubien ensoleillé qu'elles avaient mission de sacraliser. Là se trouvaient quatre singes vénérant le soleil, en rapport avec les points cardinaux, et un naos conte­nant le scarabée, symbole solaire, et un autre singe, symbole lunaire. Il s'agit donc d'un temple, en réduction, dont l'idéologie n'est pas très éloignée de celle d'Akhenaton et des anciens prêtres d'Héliopolis qui célébraient l'astre du jour dans des édifices à ciel ou­vert. Mais il y a plus : ici, le soleil avait rendez-vous avec la lune et ils se sont effecti­vement rencontrés. Il s'est produit un véritable mariage entre les deux astres qui diffu­sent chacun leur propre lumière; et cette double clarté s'est unie dans la personne du pharaon. Même idée à l'échelon architectural : cette chapelle-ci est à ciel ouvert; celle qui se situe de l'autre côté de la façade est creusée dans le roc

L'intérieur du temple

Comme beaucoup de temples nubiens, les deux édifices d'Abou-Simbel sont creusés dans le roc. Ce sont des temples-montagnes, qui s'allient à la nature la plus hostile pour mieux la sacraliser. Abou-Simbel, à cet égard, est un véritable modèle. Il n'y avait là aucun village, aucune agglomération. Les artisans de Ramsès ont défriché un site vierge de toute humanité pour y manifester le divin.

Il est temps, à présent, d'entrer dans le temple. Au passage, remarquons, sur les trônes des colosses qui délimitent l'entrée, une scène symbolique importante. Des dieux Nil lient vigoureusement des papyrus et des lys. C'est l'image classique de « l'union des deux terres », les deux parties du pays, évoquées par ces végétaux se trouvant ainsi réunies. Mais c'est aussi l'indication que nous devons tenter de réunir en nous ce qui était divisé. Pour avoir accès au lieu saint, il faut être un, cohérent, en paix avec soi-même.

Les scènes décorant la porte d'entrée, sur le linteau comme sur les montants, nous montrent le pharaon faisant offrande à des divinités. Il faut donner, encore donner, pour que les divinités soient favorables. Plus l'homme est rétracté, égoïste, plus il veut prendre, acquérir, moins les dieux lui souriront. La rapacité, disent les textes de sagesse, est un mal mortel pour qui en est atteint. Pharaon est l'inverse de cet homme-là; il est la générosité lucide, qui fait offrande aux dieux pour qu'ils demeurent sur terre.

La structure du temple intérieur est simple : trois parties principales, une grande salle, une salle intermédiaire et le Saint des saints.

Comme dans tous les temples, le sol monte et le plafond descend. Le phéno­mène est particulièrement sensible dans le grand temple d'Abou-Simbel. En entrant dans la grande salle, qui ressemble beaucoup à la nef centrale d'une cathédrale flanquée de deux bas-côtés, on est profondément impressionné par l'atmosphère de recueillement qui règne en ces lieux. Le contraste entre la luminosité du dehors et la faible clarté du dedans crée une magie particulière.

Avant de détailler les scènes, contemplons les huit colosses qui servent de piliers à cette grande salle de 18 m de profondeur. Ils représentent le roi, vêtu d'un simple pagne. Les colosses de gauche (vers le sud) portent la couronne blanche de la Haute Égypte, les colosses de droite (vers le nord) ce qu'on nomme le pschent, c'est-à-dire un « emboîtage » des couronnes de Haute et de Basse Égypte, Les faces des piliers qui ne sont pas occupées par un colosse ont reçu des scènes d'offrandes du roi aux dieux.

L'intérêt de cette grande salle réside surtout dans les reliefs qui décorent les murs. Le thème principal, c'est la guerre et, plus exactement, la victoire de Pharaon sur ses ennemis. Certes, il existe un prétexte historique, à savoir le combat mené par les Égyptiens contre les Hittites. Mais le sens profond de tout cela est le triomphe de l'ordre sur le chaos, de l'unité sur la multiplicité. Partout, on verra un pharaon serein, tranquille, sûr de sa force; face à lui, la mêlée confuse de ses adversaires, déjà vaincus par le simple fait qu'ils s'opposent à la puissance de l'Homme de lumière.

Commençons par la droite (n° 5 sur le plan), par une petite scène dont la signifi­cation est pourtant décisive. On y voit Pharaon sacrifiant des captifs à Horus de l'hori­zon, le maître du temple. Il s'agit d'un acte religieux, ces prisonniers symbolisant les forces négatives enchaînées auxquelles le roi doit donner la lumière. Sur le soubasse­ment, neuf des filles de Ramsès agitent le sistre, symbole de la déesse Hathor. Elles ac­complissent un acte magique, apaisant les puissances des ténèbres et répandant l'har­monie.

Sur le grand mur (n° 6 du plan), une véritable bande dessinée nous racontant les épisodes de la fameuse bataille de Kadesh. Fameuse, car Ramsès II en fit la grande af­faire militaire de son règne, la reproduisant dans de nombreux temples égyptiens. Que s'est-il passé exactement ? En l'an V de son règne, le grand Ramsès estima que les Hittites commençaient à menacer sérieusement la sécurité de l'Égypte. Plutôt que d'at­tendre que la situation se dégrade, comme certains de ses prédécesseurs, il décida d'aller porter le fer en territoire ennemi, certain de pouvoir s'emparer de la forteresse de Kadesh, près du fleuve Oronte. Mais la réalité historique et le récit symbolique des temples semblent diverger de manière notable. Si l'on s'en tient aux faits, il y eut une sorte de « match nul » entre Égyptiens et Hittites. Ni vainqueurs ni vaincus, mais deux peuples qui prirent conscience de leurs forces respectives et préférèrent, par la suite, une alliance-notamment concrétisée par des mariages - à une guerre meurtrière.

Dans l'ordre symbolique, la situation est toute différente. Les ennemis de Pharaon sont obligatoirement identifiés aux forces du mal et le roi ne peut être que vic­torieux, même s'il a été trahi. Car c'est le thème central de ce récit : Pharaon est trahi, abandonné, livré à la plus terrible adversité. Pourtant, grâce à l'aide de dieu, il surmon­tera l'épreuve.

L'intérêt de la paroi d'Abou-Simbel est de nous offrir la version la mieux conservée de cette immense représentation; attardons-nous sur quelques épisodes signi­ficatifs.

Dans la partie inférieure, on voit le pharaon sur son trône, tenant un conseil de guerre. Deux espions viennent d'être capturés. On les interroge. Ils avouent facilement... trop facilement. En réalité, ils pratiquent l'art de la désinformation pour attirer l'armée égyptienne dans un guet-apens. On voit d'ailleurs les cantonnements de cette armée, avant qu'elle ne se mette en route pour attaquer les Hittites.

Pharaon échappe à un premier guet-apens, en prenant une a route du milieu », entre deux montagnes, véritable goulot d'étranglement où ses soldats auraient pu être anéantis. Mais l'intuition de Pharaon a été plus exacte que le raisonnement de ses officiers : les ennemis les attendaient sur les deux autres routes.

Sur la partie supérieure de la paroi, l'action violente est engagée. Pharaon a été trahi. Les renseignements dont il disposait étaient faux. Ses différents corps d'armée ont cédé à la panique. Il se retrouve seul, sur son char de guerre, avec son arc et ses flèches, pour lutter contre des ennemis innombrables. C'est le tournant essentiel de cette bataille mystique. Ramsès ne comprend pas ce qui lui arrive. Il est quasi indigné par l'ingrati­tude de Dieu, à l'instar de Job sur son fumier. Il a toujours observé les règles de Sagesse, il s'est comporté comme un excellent fils pour son père Amon. Il pousse alors un cri de détresse vers le ciel : « Qui es-tu donc, mon père, le Dieu caché ? Un père qui oublie son fils ? Je t'invoque, mon père ! » Comment ne point penser à l'appel tragique du Christ en croix ? Amon n'oublie pas son fils, le pharaon. Son esprit descend en lui. Dieu vaut mieux pour un roi que des milliers de soldats. Doué d'une force surhumaine, Ramsès balaye tout sur son passage. Et ses troupes reviennent lui prêter main-forte. C'est la victoire. La fureur des armes est apaisée. Debout sur son char, Pharaon regarde les prisonniers. Les soldats égyptiens font le compte des ennemis tués en dénombrant mains et sexes coupés.

Sur la paroi qui se trouve en face de celle-ci (n° 7 du plan), d'autres scènes de guerre. Cette fois, ce sont les épisodes de la prise d'une forteresse syrienne. Ramsès reçoit l'aide de trois de ses fils. Les Syriens sont vaincus. Il ne leur reste plus qu'une solu­tion : implorer la clémence de Pharaon. Ils s'agitent, sur les remparts, pour bien montrer qu'ils se rendent. Un détail célèbre : le dessinateur a repris le bras de Pharaon, qui lui semblait un peu trop raide par rapport au mouvement vif et rapide de l'ensemble. Autre détail souvent reproduit, en raison de la qualité expressionniste de la scène : le corps à corps de Ramsès avec deux chefs libyens. L'un est déjà terrassé. Marchant sur le mou­rant agité d'ultimes convulsions, le roi frappe de sa lance l'autre chef libyen qui s'avan­çait contre lui. Désarticulé, blessé à mort en pleine course, le Libyen s'effondre, pauvre pantin, face à la toute-puissance de Ramsès.

Malgré leur réalisme, toutes ces figurations ont un sens religieux. Ramsès n'oublie pas de présenter les captifs à trois divinités (n° 8 du plan et n° 9). Son action est ainsi sacralisée.

Quittons à présent cette grande salle et passons dans une salle plus petite (n° 10 du plan). Quatre gros piliers supportent son plafond. Ici, la fureur des batailles a disparu. Sur les piliers, le roi donne l'accolade à des divinités. Les autres scènes sont ri­tuelles : offrandes, transport de la barque sacrée. Il en sera de même pour la salle encore plus petite qui précède le sanctuaire (n° 11). On a remarqué, à juste titre, la beauté de la reine Nefertari qui fait des offrandes aux déesses. Curieuse apparition, en vérité, presque irréelle, de l'amour au cour de la guerre. Message profond, en outre : au-delà des batailles et des combats, il y a la Femme, l'incarnation du charme et de la pureté, sans laquelle le roi guerrier ne serait qu'un soudard.

Vient enfin le sanctuaire, l'un des plus émouvants d'Égypte. Nous sommes dans le Saint des Saints, au cour de la montagne, à l'extrémité du monde des hommes. Là n'ont pénétré que de très rares initiés, capables de contempler les quatre divinités assises, sculptées à même le rocher, donc indissociables de lui, inséparables de la pierre d'éternité d'où elles sont en partie dégagées.

Qui sont ces quatre divinités ? Il y a là Amon-Rê, souverain de Thèbes; Rê-Harakhti, souverain d'Héliopolis; Ptah, souverain de Memphis. Or, disent les textes, trois sont tous les dieux, et ces trois sont précisément ceux-là. Ils symbolisent l'univers divin dans la totalité. Le quatrième, c'est Pharaon lui-même. Ramsès II divinisé, dit-on, mais, en réalité, beaucoup plus que cela : non point un individu idolâtré, mais la fonc­tion pharaonique élevée au rang de divinité.

Lorsque Abou-Simbel était érigé sur son véritable site, le soleil levant, deux fois par an, traversait tout le temple pour illuminer le Saint des saints. Mais l'une des statues divines demeurait dans l'ombre. Celle de Ptah, le maître des artisans.

Il ne faudrait pas oublier la présence d'une sorte de cube de pierre, placé devant les statues. Autel ou support de barque divine, il incarne la pierre fondamentale du temple. C'est en elle que le sacré est condensé au maximum sous le regard des quatre dieux du Saint des saints.

Abou-Simbel est un mariage célébré dans la pierre. Au grand temple, masculin, guerrier, correspond et s'unit le petit temple édifié en l'honneur de la reine Nefertari, la grande épouse royale, vivante incarnation de la déesse Hathor. Là est d'ailleurs le mes­sage essentiel de cet édifice creusé dans le roc, précédé de six colosses et comprenant une salle à six piliers carrés qui donne accès, par trois portes, à un vestibule précédant le Saint des saints.

Il ne s'agit plus de la reine dans son aspect humain mais de la femme-déesse qui forme avec le roi-dieu un couple immortel. C'est pourquoi elle affirme sa présence, à l'extérieur, sous la forme de deux des six colosses sortant de la paroi, s'extrayant de l'inertie de la montagne dans un mouvement qui la conduit vers une union inaltérable avec son époux.

Extraordinaire vision qui se traduisit par cette incarnation, ô combien monumentale, du mariage humain considéré comme support du mariage divin. Dans cette pers­pective, Ramsès II et Nefertari sont les héritiers directs d'Akhenaton et de Nefertiti, pour qui le couple était l'une des plus belles expressions de la présence divine sur terre. Ces deux grandes dames de l'histoire d'Égypte ont d'ailleurs en commun dans leur nom le terme nefer qui signifie « belle ».

Ramsès II est présent à l'intérieur du temple. Il remplit deux fonctions : faire l'of­frande aux divinités et abattre les ennemis du Sud et du Nord (de part et d'autre de la porte). Mais il se fait discret en regard de la reine Nefertari partout présente, longue sil­houette élégante, animée d'une étrange lumière, déesse terrestre dans un monde de di­vinités qui la reconnaissent comme telle et qu'elle honore de ses offrandes. Les piliers sont couronnés d'une tête d'Hathor : nous sommes dans un ciel où règne la joie.

Sur la paroi du fond, dans le Saint des saints, au plus secret du temple, l'image de la vache Hathor qui émerge de l'autre monde, passant à travers le miroir de pierre, franchissant l'infranchissable frontière pour communiquer aux vivants son message d'amour et d'espérance. Sur son poitrail, une effigie du roi, symbole de l'être divinisé et ressuscité.

Abou-Simbel, temple majestueux, puissant, édifice où s'affirme la souveraineté du pharaon; mais aussi hymne à l'Amour, prodigieuse union de la sagesse, de la force et de la beauté : la dernière étape de notre voyage résume l'Égypte entière, évoquant à merveille l'aventure d'une civilisation.