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ABYDOS

Plan masse

Plan du Temple de Séthi 1er

Plan du Temple de Ramsès II

Abydos, où l'initiation aux mystères d'OSIRIS

Abydos, Arabah el-Madfounah, est l'antique Abdjou, appartenant à la province de Ta-Our, c'est-à-dire la terre primordiale. Ce site sacré par excellence, où nous allons rencontrer le dieu Osiris , se trouve à 560 km au sud du Caire et à 11 km au sud-ouest d'el-Balyana.

Dans l'Antiquité, nous le verrons, le pèlerinage d'Abydos était considéré comme aussi essentiel que le moderne pèlerinage à La Mecque. Tout voyage en Égypte com­porte obligatoirement la visite d'Abydos. Mais cette dernière, il est vrai, requiert un certain effort. Le meilleur moyen d'y parvenir est de louer car ou voiture, au dé­part de Louxor, et de traverser la campagne, ce qui permettra d'ailleurs de s'arrêter à Dendera. Il faut prévoir au minimum une longue journée, car les découvertes, sur deux sites d'une telle im­portance, seront nombreuses.

Ce voyage vers Abydos permettra de découvrir un paysage qui n'a guère changé depuis le temps des pharaons: des cultures, la lisière du désert, une campagne im­muable, ancrée dans un temps qui s'est presque figé.

Lorsqu'on arrive sur ce site, isolé dans les terres, on ressent une impression d'abandon, de solitude et de recueillement. L'ancienne Abydos, qui plonge ses racines dans la Préhistoire, ne fut jamais une ville animée et importante. C'est une cité sainte, où les mystères de la mort et de la résurrection occupaient le premier rôle. Il s'est passé ici quelque chose d'immense, d'essentiel, et l'on sent bien que les hommes ont infligé des ravages considérables aux sanctuaires primitifs. Pourtant, nous allons découvrir l'une des plus grandes merveilles de l'art égyptien, le temple de Séthi Ier, et le monu­ment le plus énigmatique de l'architecture pharaonique, le « cénotaphe » ou «Osireion », qui se trouve au nord du grand temple, dans son prolongement. Tout près, le temple de Ramsès II. Et, tout autour, des nécropoles d'époques différentes.

Bien sûr, il y a, à première vue, un immense territoire ruiné. Le grand temple de Séthi, malgré sa taille, paraît presque dérisoire, perdu au milieu d'un désert dont on pressent qu'il contient bien des secrets. Il est vrai que des parties essentielles du site ont subi des dommages irréparables dont les causes sont le pillage et des fouilles mal me­nées.

Abydos fut toujours un lieu saint. Les rois de la Préhistoire et de la Ire dynastie l'avaient choisi, pense-t-on, pour lieu de sépul­ture. Dès lors, Abydos ne cessera d'être une nécropole. C'est près de là, à This, que se forma la monarchie dite « thinite », celle des deux premières dynasties, au début du 3ème millénaire avant J.-C. De ces tombeaux particulièrement sacrés, en raison de leur ancienneté, il ne demeure que des fosses pri­vées de superstructure et quelques pauvres vestiges comme des fragments de vase. On suppose, du moins, que dans la zone appelée « la Mère aux pots », quelques-unes des 350 tombes sont bien des sépultures royales. Un pave­ment de granit rose les différen­ciait des autres. Mais pourquoi ces tombes furent-elles fouillées en dépit du bon sens ? Pourquoi des vols d'objets ? Pourquoi des traces d'incendie et à quelle époque remon­tent elles ?

Deux vestiges prouvent à quel point le site d'Abydos était es­sentiel dans la mémoire égyptienne. Non loin de là fut identifié le tombeau du grand Djeser; et sur le site lui-même, on trouva une statuette de Kheops en ivoire. Émouvante réunion du créateur de la forme pyramidale et du bâtisseur de la plus grande des pyramides.

Tout est tombeau à Abydos, depuis le modeste trou creusé dans la terre jusqu'au temple-tombeau aux proportions colossales. Les animaux sacrés, comme les humains, méritent le repos éternel qui prépare à la résurrection; c'est pourquoi existent ici des né­cro­poles de chacals (incarnations d'Anubis et d'un dieu primitif d'Aby­dos), d'ibis (incarnations de Thot le savant) et de faucons (incarnations d'Horus ).

Impossible, aujourd'hui, de déchiffrer le plus lointain passé d'Abydos. Les traces ont été effacées. L'Ancien Empire lui-même est perdu dans les brumes. Au Musée du Caire est conservé un bloc de calcaire qui se trouvait à l'origine dans la chapelle d'un mastaba d'Abydos, appartenant à un homme célèbre, Ouni. Sur ce bloc figure la biogra­phie de ce personnage étonnant, grand voyageur qui s'aventura dans des contrées mal connues et visita toutes les car­rières importantes où travaillaient les artisans de Pharaon. Il vécut à la VIème dynastie, à la fin de l'Ancien Empire. Ouni obtint la confiance totale du pharaon Pepi, devint Ami unique, fut amené à jouer un rôle très confidentiel de juge dans une affaire du harem royal qu'il ne fallait pas ébruiter. Chargé de diriger une ex­pédition au sud d'Éléphantine, il commanda l'armée à merveille. Aucun sol­dat n'insulta son camarade, ne vola de pain ou de chaussures, ne commit des rapines dans les vil­lages traversés. L'armée revint en paix après avoir rasé le pays des Habitants-du-sable. Ouni guida cinq expéditions contre eux. Porte-sandales de Pharaon, il fut nommé direc­teur de Haute Égypte. Il s'occupa de faire extraire les pierres nécessaires pour fabriquer le « cercueil des vivants » du pharaon Merenrê. Il se rendit lui-même à Éléphantine pour trans­porter la fausse porte en granit rose avec son seuil et ses linteaux, et les dalles en granit rose de la chambre supérieure de la pyra­mide de Merenrê. Maître d'Ouvre, haut fonctionnaire, aventurier, Ouni est l'une des ces grandes ombres qui errent dans les sables dé­sertiques d'Abydos.

LE ROYAUME D'OSIRIS

Le plus ancien maître du lieu n'est pas le célèbre Osiris , mais l'obscur Khentymentiou, dont le nom signifie « Celui qui est à la tête des Occidentaux », autre­ment dit le maître des morts, rôle que remplira Osiris .

Si Abydos devint le lieu de culte principal d'Osiris , c'est parce que se trouvait là son principal tombeau, celui qui abritait sa tête. Là vivait l'âme du dieu de la résurrec­tion. On crut même l'identifier, en la confondant avec celle du pharaon Djer, que cer­tains Égyptiens anciens vénéraient comme celle du dieu lui-même. Il y avait là, en effet, un lit funéraire sur lequel reposait le corps d'un dieu auquel un rapace femelle, symbole d'Isis, allait redonner la vie.

Cet épisode marque le terme de l'histoire légendaire d'Osiris  dont les premiers éléments se trouvent dans le plus ancien recueil religieux, les Textes des Pyramides. C'est le grec Plutarque, initié aux mystères d'Osiris , qui révéla une version complète du mythe. Osiris  était le roi de l'âge d'or. Il avait enseigné aux Égyptiens l'art de l'agricul­ture, les principes des sciences, la manière de créer des symboles et des ouvres vi­vantes. Il était aimé par son peuple comme un souverain parfait. Mais cette perfection déclencha la ja­lousie féroce du frère d'Osiris , un nommé Seth . Ce dernier convia Osiris  à un banquet. Là, en guise de jeu, il fit essayer un grand cer­cueil à ses hôtes. Il avait été fabriqué pour Osiris  et, quand celui-ci s'y étendit à son tour, Seth  et ses complices clouèrent le couvercle. Certain de se débarrasser de ce frère encombrant, Seth  fit jeter le cercueil dans le Nil. Point essentiel, dans la tradition égyptienne: Seth  fit disperser le corps d'Osiris  aux quatre coins de l'Égypte. C'est pourquoi chaque cité importante du pays possédait, comme relique, une partie du corps du dieu. On retrouve d'ailleurs une tradition identique au Moyen Age, concernant certains saints ou même le Christ.

La femme d'Osiris , Isis, n'accepte pas la cruauté du destin. Elle entreprend une longue quête, décidée à reconstituer le corps de son mari. Ayant uni à nouveau ce qui était épars, il est enfin possible de momifier Osiris . Mais il manque le sexe, avalé par un poisson dans le Nil. Isis, la Veuve magicienne, aura le pouvoir de redonner une nou­velle virilité à la momie. Elle s'unira à ce cadavre et l'amour, au-delà de la mort, fera revivre le défunt. De cette extraordinaire union naîtra le jeune Horus , qui entreprendra un long et difficile combat contre Seth , l'assassin de son père. Horus  montera sur le trône d'Égypte succédant à son père qui, lui, occupera un autre trône: celui de juge des morts. Chaque pharaon sera un Horus . Et chaque être humain, capable de ressusciter, un Osiris .

 

DES STÈLES ET UN PÈLERINAGE

Au Moyen Empire (XIème et XIIème dynasties), Abydos de­vient un lieu de culte national. Chaque être étant un Osiris, le lieu de culte du dieu concerne la destinée posthume de tous les êtres. Il faut être proche d'Osiris , participer à la vie éternelle dont il possède le secret. Il faut être présent à Abydos, là où se trouvent les « pères que les étoiles servent », c'est-à-dire les dieux fondateurs qui régis­sent la vie céleste.

Moyen technique: se faire représenter par une stèle, sorte d'ex-voto de pierre, que l'on dépose le plus près possible de 1' « es­calier du grand dieu », centre névralgique de la nécropole abydé­nienne. Les plus riches se faisaient construire des chapelles fami­liales. Les stèles trouvées à Abydos sont si nombreuses qu'elles constituent les neuf dixièmes des stèles du Moyen Empire conser­vées dans les Musées d'égyptologie.

De nombreux textes évoquent un « pèlerinage à Abydos », voyage indispensable pour bénéficier des grâces du grand dieu. Mais on ne sait pas, de façon précise, si ce pèlerinage s'effectuait du vivant des fidèles où s'il s'agissait d'un voyage de l'âme après la mort. Ce pèlerinage vers la cité sainte était un retour vers la source, une quête de la sérénité, le retour de l'âme vers la demeure où elle connaîtra une béatitude parfaite. Plusieurs scènes de tombes mon­trent une « navigation mystique » vers Abydos; le dé­funt et son épouse voguent sur le Nil, en direction de la cité sainte, accomplis­sant en­semble le dernier voyage qui leur fera franchir les portes de cette vie et pénétrer dans le royaume d'Osiris .

FÊTES ET MYSTÈRES D'OSIRIS

Abydos, lieu funéraire, était aussi le site sacré où se célébrait une fête bien parti­culière, les mystères d'Osiris . Certes, ces mys­tères étaient si importants aux yeux des Égyptiens qu'ils étaient « joués » dans les principaux temples égyptiens; mais le rituel de ré­férence était celui d'Abydos auquel Pharaon en personne participa souvent en tant que premier Osiris  du royaume.

Ces fêtes, que l'on peut rapprocher des mystères d'Eleusis et des mystères du Moyen Age, comportaient deux parties principales: l'une publique, l'autre secrète. Les initiés égyptiens, comme de coutume, n'ont pas rédigé un manuel explicatif de ces cé­rémonies, mais ils ont laissé des documents épars qu'il faut rassembler pour avoir une notion de ce qui se passait en ces lieux.

Il faut imaginer, bien entendu, un Abydos très différent de celui que l'on visite aujourd'hui. Il manque notamment le lac sacré où avaient lieu des épisodes du mythe. Le thème central des mys­tères, c'est la Passion d'Osiris , ses souffrances, son assassinat et sa résurrection. Un schéma symbolique qui, n'en doutons point, contri­bua largement à la formation du mythe chrétien.

Les mystères étaient joués par des prêtres qui tenaient le rôle des dieux. Ils por­taient des masques. Au début de la cérémonie, Osiris  sortait du temple, sans doute sous la forme d'une statue. A la tête du cortège dont le dieu était le cour, un homme à tête de cha­cal nommé Oupouaout, c'est-à-dire le dieu qui ouvre les chemins. Cette procession connaissait de sérieux ennuis. Sur sa route, elle se heurtait à des ennemis d'Osiris , une bande de révoltés probable­ment animée par Seth . Une sévère bataille avait lieu entre partisans et adversaires d'Osiris , les premiers obtenant la victoire. On rentrait alors au temple d'où provenait une terrible nouvelle: Osiris  venait de mourir. Et la seconde sortie hors du lieu saint était un cortège funèbre avançant lentement, au son d'une musique grave et triste. Sur le cercueil, Osiris  momifié. Isis et Nephtys, les deux sours, veil­laient sur lui. Le nom de l'assassin était connu: le frère d'Osiris , Seth .

Lors d'un épisode secret, à l'intérieur du tombeau d'Osiris , celui-ci subissait le jugement des dieux avant de devenir le juge des hommes. Il était déclaré « juste de voix », en harmonie avec la règle de l'Harmonie universelle.

Tandis qu'Osiris  était couronné roi de l'autre monde, son fils Horus  continuait à mener le combat sur terre, pour ne pas aban­donner cette dernière à Seth . Victoire d'Horus  et résurrection d'Osiris  étaient intimement liées. Et l'on assistait à la sortie du dieu hors du tombeau sur les eaux du lac sacré voguait sa barque sacrée (la nechemet) avant de regagner le temple jusqu'à la célébration des prochains mystères. Les initiés partici­pent à cette navigation ri­tuelle, certains d'entre eux tiennent même le gouvernail de la barque. Les défunts, dans les textes inscrits sur leurs stèles, souhai­tent pouvoir appar­tenir à cette confrérie après être passés devant le tribunal de l'autre monde.

A la fin des mystères, on allumait des lampes pour célébrer la victoire de la lu­mière sur les ténèbres. La règle était respectée dans tous les grands temples, et sans doute dans les petits sanctuaires. L'Égypte entière, comme autrefois les pays d'Europe lors de la Saint-Jean d'été, devenait une immense lumière à la gloire du dieu ressuscité, messager de l'espérance.

LE GRAND TEMPLE DE Séthi Ier

Le temple où se trouvent d'extraordinaires bas-reliefs, que d'aucuns considèrent comme les plus beaux d'Égypte, est dû à un pharaon exceptionnel, Séthi Ier. Fondateur de la XIXème dynastie, père de Ramsès II, remarquable administrateur, chef de guerre qui sut mater les ennemis de l'Égypte, Séthi Ier porte un nom tout à fait surprenant : « l'homme du dieu Seth  », autrement dit l'assassin d'Osiris  ! Et c'est lui, Séthi Ier, qui fut le Maître d'Ouvre du grand temple d'Abydos ! Point de hasard, sans nul doute : Seth , par l'in­termédiaire de Pharaon, rend un immense hommage à son frère Osiris . Seth  avait été condamné par l'assemblée des dieux à porter éternellement Osiris , à lui servir de support et de moyen de dépla­cement. Le grand temple est la manifestation en pierre de ce support; il était donc du devoir d'un roi nommé Séthi Ier de le faire plus magnifique et plus vaste que ses prédécesseurs.

Le plan de l'édifice est particulièrement curieux. Il ressemble à une équerre et au hiéroglyphe égyptien qui sert à écrire le mot « dieu ». Séthi Ier construisit cet édifice « d'un cour joyeux », pour en faire à la fois un palais d'éternité (que le grec Strabon nomme le Memnomium) et une gigantesque offrande à Osiris . Il est d'ailleurs à noter que, dans les nombreuses scènes rituelles qui ornent les murs du temple, Osiris  et Séthi Ier sont identifiés l'un à l'autre: le dieu a le visage du roi, le roi incarne le dieu.

Séthi Ier dota richement son temple d'Abydos, lui donnant d'importants avantages économiques. Les autres rois, de la lignée des ramessides assurèrent l'entretien de l'édifice qui, cependant, ne fut jamais terminé: il faut voir là une intention symbolique, chaque temple étant toujours un chantier en perpétuelle évolution jusqu'à la fin des temps.

Ce temple n'a rien de funèbre ou de triste. L'immortalité osi­rienne est joie et sé­rénité, c'est-à-dire les sentiments qui se déga­gent des admirables scènes rituelles qui, autrefois, étaient réser­vées aux initiés aux mystères d'Osiris .

En effectuant le pèlerinage d'Abydos, nous sommes conviés à la cour du roi de l'autre monde. En pénétrant dans le temple, nous allons quitter l'univers apparent et en­trer dans un univers rituel, dans une famille de l'au-delà dont Osiris  est le père exigeant mais juste.

Deux nombres sacrés régissent ce temple: le 2 (en raison de sa forme, il possé­dait 2 pylônes, 2 cours, 2 hypostyles) et le 7: sept portes d'entrée permettent d'accéder à l'intérieur, sept travées franchissant les deux salles hypostyles mènent à sept chapelles où sont révélés les rites accomplis par Pharaon pour entretenir la vie divine sur terre. Sept contient le secret de la vie en esprit. Pour créer de la matière vivante, le magicien doit opérer selon le sept. Pour unir sur terre ce qui doit rester lié dans le ciel, il faut uti­liser le sept. Le nombre convenait donc parfaitement aux mystères d'Osiris , le dieu qui connaît le secret du passage entre vie et mort.

Abydos est un monde rituel si complexe et si complet qu'il faudrait plusieurs mois pour en étudier tous les détails, pour en comprendre le sens. Songeons simplement que le « rituel du culte divin journalier », dont ce temple donne une version très com­plète, exige plusieurs années d'étude. Ne soyons pas découragés, cepen­dant; la prodi­gieuse beauté qui nous attend en ces lieux nous éblouira suffisamment pour que le pè­lerinage à Abydos soit un moment inoubliable.

Du grand temple de Séthi Ier, il ne reste aujourd'hui que l'es­sentiel. Le pylône, les deux grandes cours, le jardin et les arbres ont disparu. Les vestiges prouvent que les scènes rituelles montraient le roi en tant que guerrier et que sacrificateur: « scénario » clas­sique à l'abord d'un temple égyptien.

La façade du temple tel qu'il est conservé n'est donc pas une véritable façade. Il s'agit, en réalité, d'un portique à 12 piliers qui servait de fond à la seconde grande cour. On accède donc directe­ment au temple couvert et à la première salle hypostyle (n° 5 sur le plan) par une courte rampe. Et c'est aussitôt le contact avec le Sept: sept portes, dont quatre furent murées à l'époque de Ramsès II pour des raisons inconnues.

A gauche de l'entrée de ce temple couvert, réservé aux initiés, le pharaon Ramsès II accomplit l'acte suprême du culte, qui résume à lui seul toutes les scènes que nous allons contempler par la suite: il offre une statuette de la déesse Maât, l'Harmonie universelle, à une triade tout à fait particulière, composée du dieu Osiris , de son épouse Isis et du pharaon Séthi Ier. Indéniablement, ce dernier est ici considéré comme Horus , fils d'Osiris  et d'Isis. Lui, l'homme du dieu Seth , sera le sauveur et l'héritier d'Osiris . Le texte qui accom­pagne cette représentation a été composé par Ramsès II pour insis­ter sur le culte rendu à son père Séthi Ier. Il affirme avoir pour­suivi les travaux interrompus par la mort de ce dernier. Lors d'un voyage rituel à Abydos, le grand Ramsès éprouva une immense dé­ception. Le sanctuaire magnifique et réputé était dans un état de décrépitude inquiétant. Si l'on n'intervenait pas, il risquait de s'écrouler ! Ramsès prit l'affaire en main et le temple retrouva vite sa splendeur.

Il ne faut pas accorder la moindre valeur historique à ce texte sacré. Il s'agit d'une situation symbolique qui se répète à la mort de chaque pharaon. Lorsqu'un roi meurt, le désordre menace le monde. Le malheur s'abat sur l'Égypte. Les temples tom­bent en ruine. Une seule solution pour éviter le désastre: qu'un nouveau roi illumine le pays, qu'il restaure les édifices. Et il en sera ainsi tout au long de l'histoire égyptienne.

Pénétrons dans la première salle hypostyle (n° 5 sur le plan, 52 m sur 11). Elle est tout en largeur et, bien entendu, elle est divi­sée en 7 travées correspondant aux 7 chapelles qui constituent le cour du temple. Ici, c'est la salle d'adoration des triades. Chacune des 7 divinités du temple forme triade avec épouse et héritier, rap­pelant la triade primordiale. Osiris , Isis et Horus . Pharaon rend hommage à ces sept triades. Il se concilie ainsi ces puissances divines et l'on peut considérer que l'initié passait ici par sept degrés de connaissance. Autre scène importante, sur le mur du fond de cette salle, à droite. On voit la purification du roi accomplie par deux dieux, Horus  et Thot. Horus  est le protecteur de la fonction royale, Thot est le maître des hiéroglyphes et le gardien de la science sacrée. C'est avec l'énergie créatrice qu'ils purifient le pharaon. Celui-ci est dépouillé de ses impuretés, il bénéficie de la magie divine qui lui permettra d'aller vers la triade osirienne, conduit par deux guides, Oupouaout, celui qui ouvre les chemins et Horus , qui le protège tout au long de son cheminement. Nous assistons ici à un épisode secret des mystères d'Osiris : Pharaon purifié présente à la triade un coffre où étaient conservés des papyrus. Le papyrus roulé et scellé, dans la langue hiéroglyphique, est symbole des idées abstraites et de la connaissance. C'est sur ces rouleaux que sont ins­crits les rituels et les paroles des dieux. Pharaon offre au maître du temple la science sa­crée dont il est dépositaire. Il lui prouve ainsi que les secrets n'ont pas été trahis et que tout est en ordre.

Entrons à présent dans la seconde salle hypostyle, de même largeur que la pre­mière, et comptant également 24 colonnes (n° 6 sur le plan).

Les chapiteaux des colonnes sont des papyrus fermés; nous progressons d'un nouveau pas vers le mystère. Le sol monte, le plafond descend. Pour le manifester de façon explicite, le Maître d'Ouvre a supprimé les chapiteaux des dernières colonnes, réduisant ainsi leur hauteur. Les bas-reliefs d'une beauté à couper le souffle montrent Séthi Ier accomplissant des actes rituels en présence de divinités, notamment des encen­sements. Or, le mot « encens », en égyptien, signifie littéralement a rendre divin »; en les encensant, Pharaon rend donc les divinités plus divines, il leur redonne de l'énergie.

Près de l'accès au sanctuaire à sept chapelles, une scène que nous avons déjà vue sur la paroi à gauche de l'entrée actuelle: le pharaon faisant l'offrande de Maât à la triade osirienne. La scène est identique et pourtant différente, car bien des épisodes ri­tuels se sont déroulés entre ces deux actes comparables. En fait, c'est tout l'itinéraire du début du temple fermé jusqu'au sanctuaire qui a été accompli. Cette offrande prouve que l'initié a suivi le chemin juste et qu'il a constamment respecté l'harmonie pendant son évolution vers le Saint des saints.

Elles sont au nombre de 36, soit 3 x 12, trois cycles complets, nouvelle idée d'une triade évoquant la totalité des actes nécessaires pour que les dieux soient présen­tés sur terre.

Chaque matin, dans chaque temple d'Égypte, le roi sortait de son image inscrite sur la paroi du temple et descendait dans le corps du prêtre chargé d'exercer sa fonction. Partout, au même instant, c'était l'esprit du roi qui agissait.

Premier acte indispensable: la purification. A Abydos, le roi est purifié par les dieux Horus  et Thot. L'eau qui coule de leurs vases, c'est la vie elle-même et l'énergie créatrice. Dans les temples, des prêtres portant les masques des dieux purifiaient celui qui allait célébrer les mystères. Pharaon, pour exercer sa fonction, a quitté ses habits d'apparat, si somptueux et si variés au Nouvel Empire. Il a revêtu le costume ancien, proche du modèle de l'Ancien Empire. Le roi se réfère ainsi à l'âge d'or où la simplicité était la règle. Entrant dans le sanctuaire où règnent les ténèbres, Pharaon apporte la lu­mière. Il procède à des encensements et des fumigations, sacralisant et purifiant l'atmo­sphère dans laquelle il officie. Au fond de la chapelle, un naos contenant la statue de culte de la divinité. Les portes du naos sont fermées. A l'intérieur, la statue repose dans les ténèbres les plus épaisses. Elle n'est qu'un support qui peut se vider de sa substance. Pour qu'elle « fonctionne » vraiment, il est nécessaire que se conjuguent la volonté de Pharaon de faire descendre sur terre la puissance divine et l'amour que cette dernière éprouve pour le roi. Avec précautions et vénération, Pharaon brise le sceau fragile qui ferme les portes du naos. Ce sceau, c'est lui-même qui l'avait posé la veille au soir. Car seul le roi peut faire et défaire. Il tire le verrou que les textes identifient comme le doigt de Seth . Pharaon est Horus  qui ouvre ce que Seth  avait fermé, qui révèle ce que son frère avait occulté. Le texte rituel que prononce alors le roi précise qu'il offre au dieu l'Oil d'Horus , c'est-à-dire le symbole de toutes les offrandes. De plus, cet oil est com­posé de diverses parties (sourcils, pupille, etc.) qui donnent le clé de toutes les mesures. Mais, quand on reconstitue cet Oil, l'addition des fractions qui le composent donne un résultat imparfait. Il manque une partie, exactement comme dans le cas d'Osiris . Le pharaon, à la fois Horus  et Osiris , est cette partie manquante. Par son action, la vie est reconstituée dans sa plénitude.

Dans le texte égyptien, les portes du naos portent un nom précis: « les portes du ciel ». En les ouvrant, c'est donc le ciel qu'ouvre Pharaon. Et il contemple alors le secret des secrets: la présence de la divinité au cour du ciel. Il la contemple longuement. Comme l'aigle est le seul être à pouvoir regarder le soleil en face sans se brûler les yeux (cet aigle étant la transposition occidentale du faucon Horus ), Pharaon est le seul être à pouvoir regarder en face l'essence divine pénétrant dans son support, la statue du culte.

Pharaon s'incline devant la toute-puissance dont il devient l'héritier et le respon­sable sur cette terre. Par le verbe, il célèbre la divinité, puis procède à un encensement. Entrant au ciel, le roi voit alors la Lumière, nommée ici Aton. Cette Lumière de l'ori­gine s'est donc corporifiée, elle s'exprime par la forme du disque solaire. On voit que les idées d'Akhenaton, qui étaient d'ailleurs en grande partie celles de la ville sainte d'Hé­liopolis à l'Ancien Empire, ne sont pas condamnées dans le secret du temple. Le roi embrasse la divinité, lui donnant l'accolade fraternelle. C'est l'union de l'humain et du divin, l'échange des souffles qui sont indispensables à l'un comme à l'autre, la fusion des deux natures, l'alliance du corps mortel et du corps immortel. En donnant l'Oil d'Horus , Pharaon offre un nouveau regard à la divinité, nouveau regard qu'il se donne également à lui-même pour continuer à diriger I'Égypte sur la voie juste. Ainsi, la pré­sence divine est réanimée, le cour du temple bat à nouveau pour une journée, pour un cycle complet, analogue à l'éternité. Mais l'énergie s'épuisera et, demain, il faudra re­commencer le rituel pour que cette vie se renouvelle.

Tous ces actes sont répétés une deuxième fois. D'abord, parce qu'il y a deux pays, la Haute et la Basse Égypte; ensuite parce qu'il y a une a voie d'Horus  », celle de l'instant et du regard qui modifie le réel par le seul fait de « voir », et une « voie d'Osiris  », qui est celle de la continuité, du temps, du cycle, des épreuves à traverser. Acte final de ces deux célébrations: l'offrande de Maât, l'harmonie universelle, que nous avons déjà vue deux fois. C'est l'acte spirituel par excellence. La divinité se a recharge » de Maât, de la Justesse, de l'équilibre, de l'harmonie dont Pharaon est responsable. C'est à la fois la vérité d'une vie humaine et celle de la société pharaonique qui sont ici magni­fiées et transfigurées par la divinité.

Le rituel du culte journalier se poursuit par des actions symboliques concernant l'« entretien » de la statue de culte à laquelle le roi offre des étoffes, de l'encens et des onguents. Il la revêt de beauté, la purifie, l'habille, la parfume. Quand tout sera accom­pli, il remettra la statue renouvelée dans le naos. Après une ultime purification, Pharaon referme les portes du naos et les scelle.

Jusqu'à l'aube prochaine, jusqu'au retour de la lumière, la divinité est à nouveau dans le silence et dans le mystère. Tout vestige de présence humaine disparaît. C'est pourquoi, avec un balai, Pharaon efface la trace de ses pas dans le sable et sort à recu­lons du sanctuaire.

Comme on pouvait s'y attendre, la chapelle d'Osiris  (n° 8 sur le plan), le maître du temple, présente de notables particularités par rapport aux six autres. Sur le mur du fond de ces dernières, il y a une stèle, qui rappelle la stèle d'offrande des mastabas, les tombes de l'Ancien Empire.

Ce n'est pas le cas dans la chapelle d'Osiris , car le mur du fond s'ouvre sur un passage conduisant à une sorte d'arrière-temple, situé au fond de l'édifice derrière les sept chapelles. Ce « temple » particulier d'Osiris  comporte une salle principale à dix colonnes, avec trois chapelles sur sa droite, et, sur sa gauche, une petite salle à quatre colonnes se terminant également par trois chapelles (n° 9 sur le plan). Tout est consacré à Osiris , Isis, Horus  et au roi en Osiris . Il est fort probable que s'accomplissaient ici des rites secrets des mystères d'Osiris , peut-être l'accueil de nouveaux membres dans la confrérie majeure, dirigée par le pharaon en personne.

Élément exceptionnel de cet arrière-temple: dans l'angle nord-ouest de l'édifice, une petite salle à deux colonnes qui ne présente aucune ouverture et se trouve donc in­accessible aux humains. Le Maître d'Ouvre indique de la manière la plus claire que le secret des mystères d'Abydos ne sera jamais violé.

Nous avons parcouru l'axe majeur du temple, de la première salle hypostyle jus­qu'à l'arrière-temple d'Osiris . Mais il reste une partie sur notre gauche, vers le sud-est.

Pour y accéder, situons-nous devant la chapelle de Séthi Ier, la plus à gauche des sept. En passant la porte, nous entrons dans une salle à trois colonnes s'ouvrant sur deux chapelles consacrées au dieu Nefertoum (sur notre gauche) et au dieu Ptah-Sokaris (sur notre droite). Il s'agit là de divinités funéraires, plus spécialement liées à la région de Memphis et jouant un rôle dans les rites de résurrection. La scène la plus importante, qui se trouve dans la chapelle de Ptah, montre Isis, sous la forme d'un rapace, éveillant la virilité d'Osiris  mort et se faisant féconder par lui pour donner naissance à Horus .

En sortant de la salle à trois colonnes qui précède ces deux chapelles, sortons par la porte qui nous a permis d'y entrer et prenons une autre voie d'accès à l'aile sud du temple (n° 12) sur le plan), une porte située à l'extrémité de la seconde salle hypostyle (paroi sud-est). Nous pénétrons alors dans un long couloir où un spectacle inhabituel nous attend. Au plafond, des étoiles et des cartouches royaux (c'est-à-dire des ovales contenant le nom des pharaons). Sur les murs, Séthi Ier accompagné de son fils Ramsès, fait l'offrande de l'encens à 76 pharaons qui ont régné avant lui. Il s'agit d'une des deux « listes royales » ou « tables d'Abydos » sur lesquelles les historiens se sont penchés avec avidité. Ce n'est pourtant pas un document historique, du moins pour les Égyptiens. Séthi Ier n'a aucun souci de précision dans ce domaine et il n'a pas cherché à établir un manuel à l'usage des égyptologues. De très grands noms manquent, comme Akhénaton ou la reine Hatchepsout. Mais le premier avait centré son action religieuse sur Aton en reléguant Osiris  dans l'ombre et la seconde avait surtout célébré la gloire d'Amon-Rê. Peut-être le choix de Séthi Ier s'explique-t-il par la volonté d'établir une li­gnée « osirienne » de pharaons. Quoi qu'il en soit, il s'agit là d'ancêtres vénérés qui continuent à guider le pharaon. Le plafond est d'ailleurs fort explicite: l'âme des rois morts montait au ciel pour se fondre dans la lumière et devenir étoile. De plus, l'ovale du cartouche est le circuit de l'univers qui entoure le nom de chaque pharaon. Nous sommes donc ici dans le cosmos, en présence d'âmes de lumière et nous pouvons, chaque soir, interroger les étoiles du ciel pour connaître les pensées et les préceptes des pharaons d'Égypte à jamais présents parmi nous.

Une fois dans ce couloir de la liste royale, deux possibilités: ou bien se diriger vers les salles du sud (n° 14 sur le plan) ou emprunter l'escalier (n° 15 sur le plan), qui menait autrefois sur le toit du temple et qui est aujourd'hui une voie d'accès vers le cé­notaphe.

Après les merveilles que nous avons contemplées, les salles du sud ne peuvent que paraître décevantes. Dans la première salle à six colonnes qui s'ouvre dans le cou­loir de la liste royale, on entreposait probablement les barques des dieux utilisées lors des processions (n° 16 sur le plan). Les autres salles sont des « magasins » pour les ob­jets sacrés, des ateliers, des dépendances diverses, bref la partie « économique » et pra­tique du temple d'Abydos où, ,; notamment, on abattait les animaux en vue des of­frandes rituelles. La plupart des scènes ne sont pas terminées: elles sont généralement dessinées, ont parfois reçu des couleurs, mais demeurent de simples esquisses. Elles passionneront cependant ceux qui cherchent à percer les secrets techniques des artisans égyptiens.

Sortons à présent du temple de Séthi Ier par un escalier qui, cependant, se trouve à l'intérieur de l'édifice sacré. C'est pourquoi ses parois sont décorées de scènes ri­tuelles. On y voit surtout Ramsès II qui, sur la paroi de droite, vénère la mémoire de son père Séthi Ier et, sur la paroi de gauche, il le remercie d'avoir édifié ce temple. Sur la paroi de droite, une scène rare et originale: la chasse au taureau qui est pris au lasso par Ramsès II et l'un de ses fils. Le taureau, en hiéroglyphique, se dit ka; c'est l'une des ex­pressions de l'énergie créatrice et l'un des animaux du sacrifice. Aucune violence dans cette scène de chasse : Pharaon initie son successeur à la capture de cette énergie néces­saire à la vie. Sur la paroi de gauche, Ramsès II conduit quatre bovidés vers le lieu du sacrifice et organise la capture d'oiseaux aquatiques qui seront présentés aux dieux. On insiste donc, ici, sur le thème du sacrifice et de l'offrande de ce qu'il y a de plus beau et de plus riche dans la nature.

LE CÉNOTAPHE OU OSIRÉION

A site exceptionnel, monument exceptionnel. Exactement dans l'axe du grand temple, derrière lui, fut construit un bien étrange édifice. Étant donné sa position, il est indissociable du grand temple. Les deux monuments sont placés « dos à dos », leurs murs au fond-et par conséquent leur Saint des saints- n'étant distants que de 3,50 m environ.

Si les deux monuments sont sur le même axe, ils ne sont pas situés au même ni­veau: le cénotaphe est nettement en contrebas par rapport au grand temple, pour des rai­sons symboliques que nous exposerons plus loin.

Pourquoi ce mot compliqué de cénotaphe ? Ce terme désigne un tombeau très particulier, en ce sens qu'il ne contient pas de corps. Ce n'est pas une sépulture fictive, mais une tombe d'ordre symbolique qui n'est pas destinée au corps mais à l'âme. C'est ainsi qu'un roi peut disposer de plusieurs tombeaux. Cette pratique était toujours en usage pendant notre Moyen Age. Aussi le cénotaphe d'Abydos peut-il être considéré comme le tombeau spirituel d'Osiris , le lieu où sont préservés les aspects abstraits et intemporels du dieu.

On ne redécouvrit ce monument essentiel de la religion égyptienne qu'en 1903 après avoir déblayé une masse impressionnante de gravats. En contemplant l'aspect massif de ce monument de calcaire, de grès et de granit, on songea aussitôt au temple de Khephren. Mais il s'avéra que le cénotaphe était l'ouvre de Séthi Ier, qui avait donc créé un prodigieux ensemble à la gloire d'Osiris

Il est certain que le cénotaphe existait avant la XIXe dynastie. Mais Séthi Ier lui donna un aspect colossal. Aujourd'hui, on contemplera ce monument d'en haut sans pouvoir accéder à tous les détails. C'est pourquoi nous devons surtout nous attarder sur la signification globale.

Tombe spirituelle d'Osiris , le cénotaphe est aussi une sorte de monument souter­rain dont nous distinguons aujourd'hui le noyau secret, c'est-à-dire une salle austère à dix piliers. Cette salle, d'allure volontairement très archaïque, est l'île du milieu du monde, la butte primordiale, la première éminence surgie hors des eaux primordiales lors de la création du monde. N'oublions pas que nous sommes dans la province de Ta-our, « la terre primordiale », où devait obligatoirement figurer un tel monument sym­bolique.

Lors de la montée des eaux du Nil, le cénotaphe, construit dans une sorte de cu­vette, devenait donc, de manière concrète, une île entourée d'eau. Il est également pro­bable qu'on plantait là des arbres, dont des acacias pour donner l'image classique du tombeau d'Osiris : une butte de terre surmontée d'un végétal.

La visite du cénotaphe présente certaines difficultés. L'escalier moderne, qui conduit au cour du monument et que l'on peut emprunter en sortant du temple de Séthi Ier, n'est pas la véritable entrée. Cette dernière était des plus originales. Située au nord-ouest de l'édifice, elle avait l'allure d'un puits creusé en plein désert. Il faut songer, ici au puits funéraire des tombes de l'Ancien Empire que seul l'âme du mort pouvait em­prunter pour aboutir au caveau. Il fallait donc descendre à une dizaine de mètres sous terre pour aboutir à un couloir, en partie voûté, en partie à ciel ouvert. Sur ses murs, des extraits de textes religieux, « le livre des portes », « le livre de ce qu'il y a dans la chambre cachée », « le livre des cavernes ». L'âme du défunt et les initiés de cette terre doivent bien connaître ces textes qui leur permettent de parcourir les routes de l'autre monde et d'éviter les périls pendant leur voyage vers la lumière. Le couloir aboutit à une sorte de vestibule, d'où repart un couloir qui se termine par un second vestibule, plus large que le premier, et précédant la salle centrale.

Partout, textes et représentations sont tirés des recueils funéraires royaux du Nouvel Empire, littérature sacrée qui prolonge et développe les anciens recueils des py­ramides et des sarcophages. Dans le grand vestibule, les textes appartiennent au Livre de sortir dans la lumière (le mal nommé « Livre des morts »). Il procure, en effet, les formules magiques nécessaires pour franchir les passages dangereux, répondre aux questions des gardiens de portes et des juges de l'au-delà. Grâce a la Connaissance, il est possible d'emprunter l'étroit passage qui conduit à la grande salle aux dix piliers de granit rose, le cour du cénotaphe. C'est l'île que nous évoquions, la butte primordiale. Nous sommes ici en contact avec l'origine de la création.

Sur l'île, deux cavités, l'une carrée, l'autre rectangulaire. On s'est beaucoup inter­rogé sur leur signification. Étant donné que nous sommes dans le tombeau d'Osiris , il est probable que ces cavités contenaient un sarcophage pour la statue divine et un coffre à canopes, c'est-à-dire quatre vases contenant les viscères symboliques, protégés par les quatre fils d'Horus . Ici se célébraient des cérémonies réservées aux initiés aux mystères d'Osiris ; ils vivaient la résurrection du dieu confondue avec l'origine de la vie et la nais­sance du monde.

Derrière la salle à piliers se trouve la dernière salle du temple, long rectangle au toit en double pente sur lequel sont gravés des textes et des représentations astrolo­giques et astronomiques. L'ensemble est malheureusement assez dégradé à cause d'une humidité contre laquelle on n'a pas employé des moyens de lutte suffisants. Les infor­mations « célestes » sont ici capitales: par exemple, une liste des décans, le moyen d'étudier les constellations la façon de construire une horloge solaire. On révèle aussi les diverses étapes du voyage nocturne du soleil qui, dans le monde souterrain, affronte de redoutables périls avant de renaître au matin. Détail essentiel: Séthi Ier, roi-dieu et adepte d'Osiris , fait désormais partie de l'équipage de la barque du soleil, participant ainsi activement à la victoire de la lumière sur les ténèbres.

Une scène nous donne sans doute la clé de cette salle: il s'agit de la représenta­tion de la déesse du ciel, Nout, soulevée par Chou, maître de l'espace lumineux. Sur le revers du couvercle du sarcophage, celui qui était en contact avec la momie, on gravait une figure de la déesse Nout. Le corps du défunt s'unissait donc au corps de sa mère cé­leste qui l'accueillait dans les paradis éternels. Il apparaît donc que cette salle, qui constitue le Saint des saints du cénotaphe, n'est autre que la figuration symbolique du sarcophage contenant l'âme d'Osiris . Nous sommes ici au ciel Osiris , dieu des morts et des espaces souterrains, trouve ainsi sa place dans les immensités cosmiques, retournant à la source d'où il est issu.

LE TEMPLE DE RAMSES II

Le temple de Ramsès II, qui se trouve à droite du grand temple de Séthi Ier, au nord-ouest, est réduit à l'état de vestige. Ses plafonds, les assises supérieures des murs, le pylône ont disparu. Il subsiste, néanmoins, de très beaux reliefs. Les artisans de Ramsès II ont atteint ici une finesse dans l'expression qui est digne des reliefs du grand temple. Le temple du fils, quoique plus petit que celui du père, ne lui cédait probable­ment rien en perfection.

Le plan, simple, est encore lisible: un premier pylône détruit, une première cour, un second pylône, une deuxième cour, un escalier donnant accès à un portique, une première salle hypostyle, une seconde salle hypostyle et un sanctuaire comprenant trois chapelles.

Le premier pylône et la première cour ayant disparu, on aborde le temple par un second pylône, très dégradé. La seconde cour se caractérisait par la présence de 26 pi­liers osiriaques. Quelques reliefs admirables par leur style, montrant des animaux desti­nés aux sacrifices rituels, comme l'oryx ou la gazelle (animaux du dieu Seth ) des pro­cessions de porteurs d'offrandes qui apportent au temple les fruits de la terre, et des dé­filés de prisonniers venant du nord, les Asiatiques, et du sud, les Nubiens. Autrement dit, la terre entière est réunie dans le temple pour faire offrande aux dieux.

Sur le mur du portique, qui clôt cette cour, une scène particulièrement intéres­sante: une cérémonie d'offrande dont un taureau fleuri est la vedette. L'animal qui in­carne la puissance virile par excellence et qui est l'un des symboles de Pharaon, lequel porte une queue de taureau à l'arrière de son pagne, est ici pacifié, calme. Sur ce même mur, on verra de nouveaux porteurs d'offrande et d'autres défilés de prisonniers.

L'effondrement des parties supérieures du temple a décapité les scènes présentes dans les deux salles hypostyles et dans le sanctuaire. Cette dégradation est d'autant plus regrettable que les couleurs sont admirablement conservées. Il faut prendre le temps de repérer tel ou tel détail et d'utiliser, notamment, la lumière de fin d'après-midi pour pho­tographier les nombreux personnages gravés sur ces pierres si malmenées par le temps.

LA MORT D'ABYDOS ?

A la XXVIe dynastie - l'époque saïte - on dresse encore des stèles à Abydos. Le rayonnement religieux de la cité demeure considérable. Mais son déclin, qui com­mença sous les règnes des derniers ramessides, s'accentua ensuite de manière irréver­sible. Pharaons et Maîtres d'Ouvre se détournent du vieux site pour construire ou em­bellir d'autres temples, en d'autres lieux. Paradoxalement, alors qu'Abydos va sombrer peu à peu dans l'oubli, le culte d'Osiris  va se répandre dans tout le bassin méditerranéen avant de gagner des régions plus lointaines. On retrouvera même la scène de la résur­rection d'Osiris  sur la façade de la cathédrale de Gniezen, en Pologne, datant du XIIIe siècle.

A la fin de la civilisation pharaonique, Abydos est une petite cité oubliée. Le peuple s'est tourné vers d'autres divinités dont la plus résistante au christianisme sera le malicieux nain barbu, Bès. Alors que le silence du désert règne sur le site d'Abydos, Bès résiste aux moines, leur joue mille tours, déploie toutes les facettes de la magie pour effrayer ces intrus. Bès n'est ni un diable ni un génie secondaire: son nom signifie « monter », « initier », et il est la dernière expression des mystères d'Égypte qui connu­rent à Abydos une intensité particulière.

Abydos ne mourra jamais. D'abord, parce que nous accomplissons aujourd'hui le pèlerinage qui était prescrit aux anciens- ensuite, parce que les mystères d'Osiris  ont été transmis à des confréries initiatiques, comme celles de bâtisseurs de cathédrales. La lé­gende d'Hiram, transcrite avec tant de précision par Gérard de Nerval dans son Voyage en Orient, est le cour de l'initiation au grade de Maître Macon du Rite Ancien. Or, cette légende est une transposition très fidèle de la légende d'Osiris . Le dieu égyptien conti­nue ainsi à vivre dans son milieu naturel, l'initiation, même si très peu de loges sont conscientes de l'immense héritage dont elles sont responsables.