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DENDERAH

 

                                                    

Plan détaillé

Saint des Saints

Les numéros dans le texte se rapportent à ceux contenus dans le plan détaillé.

Le texte est de Christian Jacq in « Les Grands monuments de l'Egypte Ancienne » [librairie Académique Perrin] 1986

Denderah est un site étrange, à la mesure des mystères qu'il contient. A en­viron 60 km au nord de Louxor se dresse, sur la rive gauche du Nil, à la lisière du désert, un grand temple ptolémaïque dédié à Hathor. La cité dont le temple était le cour a disparu. Il ne reste plus que l'édifice sacré, superbe dans son isolement, loin du monde profane et de son agitation. Quelques palmiers, la montagne au loin, le silence du désert, les pierres d'éternité, la masse imposante du temple : I'homme est presque un intrus dans un tel cadre.

Denderah est une très vieille ville, capitale du 6ème nome de Haute Égypte. Son origine remonte probablement à la Préhistoire, puisqu'on y célébrait des rites religieux au temps des « Serviteurs d'Horus » , sortes de demi-dieux qui précédèrent les pharaons humains. Ce sont eux qui tracèrent le plan du temple dont s'inspirè­rent ceux qui l'embellirent, notamment Kheops, le bâtisseur de la grande pyra­mide, Pepi Ier et Thoutmosis III, qui développa les rituels. Les plus grands pharaons, par conséquent, eurent une tendresse particulière pour cette ville de province; mais sa souveraine Hathor, n'était-elle pas la plus belle de toutes les déesses ? Pepi Ier, qui conservait dans un coffre de son palais les anciens textes de fondation inscrits sur des rouleaux de cuir, tint à porter le titre de "fils d'Horus" s'identifiant ainsi à Ihy, le dieu-musicien. La fin de l'Ancien Empire fut d'ailleurs une grande époque de prospérité pour Denderah. Les notables y firent construire de beaux tombeaux; on y creusa aussi des sépultures de vaches, de chiens et d'oiseaux.

Le temple actuel, qui date de l'époque ptolémaique, est donc le dernier d'une série de monuments formant une chaîne sacrée jamais interrompue. Notons au passage que la construction du Denderah ptolémaique commença à la fin du IIe siècle avant J.-C., alors que se terminait celle d'Edfou, temple d'Horus, avec lequel Hathor forme un couple divin. Le nom « Hathor » signifie d'ailleurs temple d'Horus ». La déesse est le réceptacle du dieu, la matrice symbolique où il est gé­néré. Hathor est aussi le ciel où vole le faucon Horus. Elle reçoit le titre d'Hathor la Vénérable, en tant que divinité du cosmos où prend forme toute vie. Elle fut souvent représentée sous la forme d'une femme aux oreilles de vache, ou bien d'une vache céleste donnant vie aux corps célestes, ou allaitant le pharaon qui buvait ainsi un liquide d'immortalité.

Dans cet aspect fondamental, Hathor est Temet, « celle qui est », c'est-à-dire la contrepartie féminine d'Atoum, le créateur. La ville de Denderah portait le nom de « cité du pilier de la déesse ». Or, il existe trois « piliers » en Égypte: Héliopolis, la ville d'Atoum, le créateur, et du Soleil; Denderah, celle de la créatrice et Hermonthis, Héliopolis du sud, préfiguration de Thèbes.

Hathor est surtout connue comme déesse de l'Amour. Il faudrait parler lon­gue­ment des diverses « catégories » d'amour, depuis l'Amour créateur du monde jusqu'au plaisir physique. La déesse les incarnait toutes. C'est pour elle, « la dorée », que ciel et étoiles font entendre leur musique, que la terre chante, que les bêtes sauvages dansent de joie. La terre noire, aux riches cultures, comme la terre rouge du désert, glorifient Hathor jusqu'aux confins de l'horizon. C'est elle, Hathor, qui sème les émeraudes, les malachites, les turquoises, pour en faire des étoiles. Illuminant le ciel, ou bien cachée sur terre dans ses arbres sacrés, le perséa et l'acacia, Hathor est la joie impérissable des êtres vivants. C'est pour elle qu'on se parfume, qu'on se maquille, qu'on porte colliers et robes de lin fin, c'est pour elle qu'on danse jusqu'à l'extase, qu'on boit le vin des dieux jusqu'à l'ivresse. L'un des symboles les plus courants de Hathor est le sistre, un instru­ment de musique magique dont les vibrations dispersent les influences négatives et attirent les énergies positives. Le temple de Denderah est d'ailleurs nommé « le château du sistre », étant lui-même conçu comme un gigantesque instrument de musique en pierre où les harmonies du cosmos s'enchevêtrent pour embellir la terre.

Dans son fief de Denderah, Hathor a des relations privilégiées avec Osiris, Isis et Horus. Une partie du corps d'Osiris est enterrée à Denderah et, surtout, on célèbre ses mystères selon un long et complexe rituel dont le texte a été conservé. Des chapelles, construites sur le toit du temple étaient spécialement consacrées aux cérémonies osi­riennes. Hathor et Isis, en ce temple, sont très proches l'une de l'autre, sans se confondre. Un petit temple d'Isis fut construit derrière le grand temple d'Hathor, comme un ultime Saint des saints. Elles sont toutes deux des mères et des épouses. Quant à Horus, il est, en tant que faucon cosmique résidant à Edfou, I'époux d'Hathor. Ils se remarient chaque année, lors d'une grande fête qui voit Hathor quitter Denderah et se rendre en bateau jusqu'à Edfou. Leur fils était un dieu musicien, Ihi, créant l'harmonie chère à Hathor, et un autre Horus dont le rôle consistait à unir les deux terres.

Denderah semble être en excellent état de conservation. En réalité, il ne subsiste qu'une partie du temple, qui était bâti sur le principe d'une triple enceinte de brique: les enceintes de l'époux d'Hathor, Horus, et de son fils, Ihy ont presque complètement disparu. Ne subsiste donc que l'enceinte d'Hathor, formant pratiquement un carré (280 x 290 m), qui était la plus importante des trois et le cour de l'édifice sacré. Il s'agissait d'une véritable muraille d'environ dix mètres de haut, protégeant efficacement le travail des initiés à l'intérieur du temple.

Outre le sanctuaire d'Hathor, d'autres édifices subsistent sur le site, notam­ment des mammisis (les temples de la naissance du dieu-fils), un lac sacré et même une église copte (n° 2 sur le plan). On passe précisément devant cette dernière et deux mammisis (n° 3 et n° 4), qu'on laisse sur la droite, pour atteindre la grande cour (n° 5) qui précède la façade actuelle du temple, lequel pose un problème d'orientation. Dans ce que nous considérons comme la réalité géographique, le temple fait face au nord. Mais, sur le plan symbolique, il est tourné vers l'est, étant orienté, selon la règle, per­pendiculairement au Nil qui, exceptionnellement, coule ici d'est en ouest et non pas du nord au sud. Le symbole prime la réalité apparente et l'on doit donc considérer que l'axe réel du temple est est-ouest.

La façade du temple couvert ne ressemble à aucune autre. C'est l'univers d'Hathor qui s'impose à nous avec ces six colonnes qui sont les instruments de musique de la déesse, des sistres surmontés de la tête d'Hathor aux oreilles de vache, au-dessus de laquelle se trouve une petite chapelle. Il y a quatre visages d'Hathor par sistre, chacun orienté vers un point cardinal, pour rappeler que la déesse est souveraine du cosmos. Hathor, comme son nom l'indique, est essentiellement une matrice sacrée, un temple à elle seule, le réceptacle féminin de la divinité.

Sur les murs d'entrecolonnement, des frises de serpents uraeus prêts à agresser les profanes qui voudraient violer les secrets du temple. Sur le pourtour extérieur de ce dernier, on découvre des scènes de fondation et des processions de dieux-Nil qui appor­tent au sanctuaire les richesses de la terre ainsi que celles de femmes incarnant les provinces d'Égypte, unies dans la célébration du culte.

A l'extrémité du temple, donc derrière le Saint des saints, une surprenante figure: une gigantesque tête d'Hathor, malheureusement abîmée. De part et d'autre, des scènes d'offrande de l'encens et du vin. Parmi les dieux et les déesses, la célèbre Cléopâtre qui rêva, au temps de la domination romaine, de redonner à l'Égypte un rang de puissance mondiale.

Revenons à l'entrée du temple couvert et pénétrons dans la première salle à colonnes (n° 7 sur le plan; environ 43 x 25 m). On est aussitôt frappé par le climat d'intense recueillement régnant dans cette forêt de pierres, plongée dans la pénombre. De part et d'autre de l'axe central, deux groupes de neuf colonnes. Au-dessus de l'allée centrale, d'immenses vautours, ailes déployées, portant la couronne de Haute Égypte, alternant avec des disques solaires ailés, liés à la couronne de Basse Égypte. Les deux aspects de la royauté sont réunis dans le cosmos où la déesse met au monde le soleil qui illumine le temple de neuf rayons. Le ciel est symbolisé par une déesse, Nout, qui avale au soir le soleil vieillissant pour le régénérer dans son ventre et le mettre au monde au matin. C'est précisément sur l'immense corps de Nout que voguent les barques solaires, que sont inscrites les constellations et les étoiles, que se dévoilent les rythmes de l'univers. Denderah, célèbre par son zodiaque conservé au Musée du Louvre, est un des hauts lieux de l'astrologie égyptienne où l'on apprend à déchiffrer la signification des signes, des décans, des planètes, la marche de la lune, le rythme complémentaire des heures de la nuit et des heures du jour. Il n'est pas indifférent que ce plafond-ciel comporte sept travées. Le nombre Sept est précisément celui de la déesse qui possède le secret de la vie. Le vêtement de Nout est d'ailleurs constitué de lignes en zigzag, symboles des forces énergétiques, ondes provenant de l'Océan originel.

Cette salle servait de lieu d'enseignement aux initiés qui y pénétraient par deux petites portes latérales (à l'est et à l'ouest), pour apprendre à lire ce prodi­gieux papyrus de pierre qui leur offrait la connaissance des lois célestes gouvernant chaque existence humaine.

Sur terre, c'est-à-dire dans le domaine des scènes qui décorent colonnes et pa­rois, sont décrits les rites. De multiples scènes symboliques de Denderah mériteraient un long commentaire, comme l'offrande des deux sistres, pour dissiper violence et colère, le sacrifice de l'oryx et du crocodile, pour sacraliser les pulsions vitales désordonnées, le rite de frapper la balle (équivalent à l'oil de Seth), l'érection du mât de Min, évoca­tion de la virilité créatrice, l'offrande du temple de la naissance. La publication de ces scènes et des textes qui les commentent remplit plusieurs gros volumes. Attardons-nous ici sur un rite particulier: l'offrande du vin à Hathor. Elle est plusieurs fois représentée à Denderah, car Hathor aime l'ivresse qui envahit l'âme des bienheureux au banquet de la Connaissance. Cette ivresse n'est pas la conséquence d'une beuverie, mais une véritable communion mystique avec la déesse, un « ravissement » de tous les sens. Lors de la fête de l'ivresse, Pharaon danse devant Hathor. Il est précisé que son être est transparent, sans ombre dans la poitrine, que sa pensée est droite, son cour juste, que ses mains sont pures, capables d'agir selon la rectitude. Le vin d'Hathor est une lumière qui dévoile ce qui est caché.

En sortant de cette première salle à colonnes, nous entrons dans la « salle de l'apparition », dont le plafond est supporté par six colonnes. De part et d'autre de l'axe central, six pièces. Pourquoi ce nom ? Parce que la déesse apparaissait aux initiés en ce lieu, sous la forme d'une statue placée dans une barque. C'est cette dernière qui, lors des grandes fêtes, sortait du temple. Il est écrit que la salle de l'apparition a été construite dans la joie pour qu'Hathor se manifeste avec éclat, protégée par l'Ennéade. Les trois « races ». d'homme, les actifs, les savants et les êtres de lumière s'inclinent devant son visage. L'Harmonie est dans le temple quand on aperçoit l'Or, c'est-à-dire le visage rayonnant de la déesse.

Sur les parois des murs, le roi fonde le temple et l'offre à son véritable maître, la divinité. Ici était révélée la signification initiatique de ce rituel fondamental: construire l'homme et bâtir le temple sont un seul et même acte.

Pour comprendre le rôle des six pièces, il faut les associer deux à deux, en avan­çant. Premier couple: le laboratoire (n° 9) sur la gauche et le Trésor (n° 10) sur la droite, lieux où ouvraient les alchimistes et où sont inscrites des listes de produits, d'onguents, d'huiles saintes, de matériaux précieux. Puis viennent la chambre du calen­drier (n° 11) et la chambre du Nil (n° 12), destinées à établir la mesure du temps sacré, le rythme divin des saisons dont dépend la prospérité du pays. Le calendrier des fêtes détermine la vie du temple, l'eau puisée dans le puits sacré, en contact avec le Nil cé­leste, pouvant seule être utilisée lors des cérémo­nies. Enfin, les deux dernières pièces (n° 13 et n° 14) servaient à la circulation des offrandes quotidiennes ou exceptionnelles, en liaison directe avec la salle médiane suivante, portant précisément le nom de « salle de l'offrande » (n° 15).

C'est là que les offrandes étaient consacrées sur des autels, c'est là aussi que dé­bute l'ensemble architectural du Saint des saints. Tout chemin vers le mystère com­mence par le don. Quatre ouvertures, percées au plafond, donnent un peu de lumière, permettant de déchiffrer la liste des offrandes inscrite sur les murs. Ce qui est matériel (nourriture solide et liquide) est ici transformé en aliment spiri­tuel pour la divinité. C'est également de cet endroit que des processions, emprun­tant un escalier, montaient vers le toit du temple pour y célébrer des rites.

Nous pénétrons ensuite dans la « chambre du Milieu » ou « salle de l'En­néade » (n° 16). C'est le cour du temple. Là, le ba (l' « âme ») de la déesse descend du ciel et vient habiter sa demeure. N'entrent ici que de rares initiés capables de percevoir la réa­lité de l'Ennéade, les neuf dieux créateurs qui organisent l'univers. Dans la chambre du Milieu, d'après les textes qui y sont gravés, on récitait un hymne pour éveiller la divinité, la rendre réellement présente. Au-dessus de la fenêtre, un disque solaire: ce n'est pas seulement la lumière naturelle qui pé­nètre dans cette chambre secrète, mais la lu­mière divine qui illumine le cour du sage. Rayonnement du soleil et clarté de la lune, (connaissance du matin et connaissance du soir), « ivresse » obtenue par une boisson d'immortalité contenant le soleil, tels sont les autres thèmes de la chambre du Milieu à côté de la­quelle se trouve une chambre des étoffes (n° 17) où l'on rangeait les vêtements rituels nécessaires au culte.

Après la chambre du Milieu vient le Saint des saints (n° 17) entouré de ses cha­pelles. Cet ensemble est assez complexe à Denderah. Il symbolise les trois mondes: l'espace souterrain (avec les cryptes), l'espace humain (là où Pharaon célèbre les rites), l'espace céleste (le toit du temple). De plus, la fête du Nouvel An est particulièrement mise à l'honneur, puisqu'une partie du Saint des saints lui est consacrée.

Ce dernier porte un nom: le « grand siège », le trône où est installée la di­vinité. Il est entouré d'un « couloir mystérieux », ce dispositif architectural préfi­gurant l'abside et le déambulatoire des cathédrales du Moyen Age. Le Saint des saints était plongé dans les ténèbres; il fallait allumer les chandelles pour célébrer le culte journalier dont les scènes sont inscrites sur les parois et lire les formules sacrées. A l'intérieur, à l'abri des murs qui font du « grand siège » un temple dans le temple, la barque de la déesse (« celle qui exalte la perfection ») et le naos contenant sa statue en or.

Sur le soubassement de l'extérieur du Saint des saints, des processions de dieux Nil et des provinces d'Égypte que nous avons déjà vues à l'extérieur : elles sont à présent « intériorisées », placées dans le giron de la déesse. Dans le couloir mystérieux, neuf portes (rappel de l'Ennéade) ouvrent sur onze chapelles. Chacune d'elles a une signification particulière. L'initié apprenait à se purifier, à pratiquer la musique sacrée, à découvrir les secrets du feu et de l'énergie, renaissait sous la forme symbolique du fau­con qui traverse les airs et du serpent qui connaît les profondeurs de la terre, il « renouvelait sa forme », était accueilli par Isis et voyait la lumière divine. Dans la « grande chapelle », située dans l'axe du Saint des saints et placée derrière lui comme un arrière-temple, s'accomplissait le rituel ultime de cette initiation aux mystères. Musique, boisson de l'ivresse, rite du miroir, découverte de la statue de la déesse en sont des éléments clés. L'initié, comme il est précisé sur les montants de la porte, reçoit une vue et une ouïe nouvelles; c'est pourquoi il acquiert aussi l'intuition qui le mène vers la connaissance et lui permet d'exprimer le Verbe.

La cour du Nouvel An (n° 18) forme, avec une chapelle de la purification et un Trésor, un ensemble particulier. Le Nouvel An est un moment capital: un cycle s'achève, un autre commence. Un monde disparaît, un autre apparaît. C'est une période magique par excellence, celle de la « Première fête », au sens de « fête es­sentielle », au cours de laquelle la divinité se « recharge » d'énergie lumineuse qu'elle redistribue en­suite aux humains.

Après ce parcours de l'entrée du temple jusqu'au Saint des saints, il nous faut monter sur les toits et descendre dans les cryptes, symbolisant le monde « inférieur », caché et ténébreux. Commençons par ces dernières. Elles sont au nombre de douze et situées sur trois niveaux. Ce sont des chambres étroites, tout en longueur, dont certaines sont creusées dans l'épaisseur des murs. Leur accès est difficile, quand il n'est pas interdit. Il faut s'accroupir, disposer d'un moyen de s'éclairer et ne pas être claustrophobe. Dans les cryptes étaient conservés les ob­jets nécessaires au culte de la déesse. Ils sont d'ailleurs représentés sur les murs, pour être éternellement présents : un vase de vin, une couronne, une clepsydre pour mesurer le temps, deux sistres, un temple de naissance en réduction, un col­lier, un pylône miniature. Matière et dimensions sont indiquées avec précision, si bien qu'on pourrait reconstituer ces objets.

Les cryptes sont de petits temples où vivaient les forces divines, se régénérant dans le silence. Des dalles, confondues avec le pavement, ou des ouvertures cachées dans les murs étaient les seuls moyens d'accéder à ces lieux contenant aussi les naos des dieux, destinés aux processions. Les cryptes sont des tombes de divinités apparemment mortes. Elles ressuscitent comme Osiris. Des cryptes semblables, de taille plus réduite, existaient dans d'autres temples, à Kom Ombo et à Edfou. Ces espaces clos servaient aussi de cellules de méditation pour des initiés attendant de recevoir la lumière.

On accède à la terrasse par l'escalier du sud (ou ouest symbolique), sur les parois duquel est précisément représentée la procession qui monte. On la voit redescendre par l'escalier du nord (est symbolique). En tête du cortège, le dieu à tête de chacal, Oupouaout, dont le nom signifie « celui qui ouvre les chemins »; à ses côtés, Thot à tête d'ibis, qui règle la cérémonie. Dieux et prêtres les suivent. Huit d'entre eux portent la lourde statue de la déesse Hathor dans son naos.

C'est le jour d'une fête capitale et secrète, celle du Nouvel An, à laquelle assiste Pharaon. La procession débouche sur le toit du temple. Elle se dirige vers un kiosque si­tué dans l'angle nord-ouest de la terrasse (sud-ouest symbolique). Douze colonnes à tête d'Hathor soutiennent ce petit édifice, situé exactement au-dessus de la chapelle du « trône de Rê », siège de la lumière. Or, en cette fête du Nouvel An, c'est précisément la renaissance de la lumière créatrice dont se préoccupent les initiés. Là se célèbre le rite de « l'union au disque solaire ». La statue d'Hathor, après toute une année, est épuisée, vidée de son énergie; aux premiers rayons du soleil levant, on expose la statue pour qu'elle soit rechargée de la lumière unique du Nouvel An. Lorsque le corps de la déesse absorbe le soleil, le ciel est en joie, la terre danse. L'âme de la déesse est venue du ciel, volant sous la forme d'un oiseau couleur de turquoise, pour se poser sur sa statue.

D'autres mystères se célébraient sur le toit: ceux d'Osiris, auxquels étaient consacrés deux ensembles de chapelles, au sud et au nord (est et ouest symboliques). Ces édifices, formés d'une cour précédant une salle, sont le lieu de la résurrection du dieu, suprême secret révélé par un très long rituel dont le texte est inscrit sur les murs. On fabriquait deux statuettes d'Osiris, I'une avec du sable et de l'orge, I'autre avec des aromates et des pierres précieuses. Douze jours de manipulation étaient nécessaires. On « momifiait » ces figurines pour les enterrer. Et le miracle se produisait: I'orge, arrosée, finissait par germer. Des pousses sortaient du corps d'Osiris, preuve matérielle que le dieu « végétant » était ressuscité. Une scène extraordinaire en donne une autre preuve. Plus symbolique: dans l'ouver­ture d'une des chapelles est représenté Osiris sur son lit de mort, en forme de lion. Quand la lumière passe par cette ouverture, elle entre dans le cadavre, ressuscitant Osiris chaque jour. De nombreuses scènes commentées par des textes, font de cet ensemble l'une dés plus importantes « sommes » osiriennes d'Égypte.

Sur la droite du temple, quand on regarde en direction du Saint des saints, on découvre le lac sacré (n° 19). Aujourd'hui dépourvu d'eau, il offre un curieux aspect, car plusieurs palmiers y ont poussé ! D'une superficie importante (28 x 33 m), il comportait un escalier à chaque angle et ses murs étaient un peu incurvés pour éviter d'être déformés par la poussée des terres. Sur ce lac étaient jouées des scènes des mystères d'Osiris, auxquelles assistaient un petit nombre d'initiés, dis­posés sur une estrade. Trente-quatre maquettes de barques étaient mises sur I'eau, chacune occupée par une divinité. Ensemble, elles avaient pour mission de retrouver les parties du corps d'Osiris démem­bré. Le lac symbolisait l'Océan d'énergie primordiale où s'élabore la vie, dont la connaissance pleine et entière était précisément le but des grands mystères d'Osiris.

Derrière le grand temple d'Hathor fut érigé un édifice très particulier, consacré à la naissance de la déesse Isis (n° 20). « En ce beau jour de la nuit de l'enfant dans son berceau, révèle un texte, Isis fut mise au monde à Denderah sous la forme d'une femme noire et rose. Il lui fut dit par sa mère le ciel: tu es plus an­cienne que ta mère, d'où le nom d'Isis (jeu de mots, en égyptien, entre la racine « être ancien » et celle servant à écrire le nom d'Isis) ». L'épouse d'Osiris, la grande magicienne, est élevée au rang de déesse cosmique, souveraine de tous les lieux sacrés d'Égypte, portant la vie en tous lieux. Comme à Karnak, il y a donc un arrière-temple; à Denderah, Isis s'avérait être l'aspect caché d'Hathor. La scène centrale de son temple, malheureusement ruiné en grande partie, était la naissance de la déesse, mise au monde par la grande mère céleste, sur la paroi du fond de l'édifice. Nous sommes bien dans un domaine féminin où les déesses génèrent la vie.

Deux types d'édifices rares sont conservés à Denderah, site aux richesses inépuisables. Le premier est un sanatorium (n° 21), à droite de la grande cour. C'est le seul exemple préservé, alors qu'il en existait dans d'autres temples. Les malades y suivaient une sorte de cure thermale d'où la magie n'était pas absente. On baignait le patient dans de l'eau qui avait coulé sur une statue divine, couverte de textes destinés à repousser le mal, le démon, les êtres maléfiques. L'eau était donc « chargée », imprégnée de forces bénéfiques qui étaient communiquées au corps et à l'âme. Le malade s'identifiait au dieu vainqueur des ténèbres, acquérait sa force, livrait un combat qui lui permettait de recouvrer la santé. Ces soins par les eaux, que l'on donnait aussi à boire, s'accompagnaient d'un processus d'incubation et d'une cure de sommeil.

N'imaginons pas des foules nombreuses venant chercher la guérison: le sanato­rium n'était pas « public », mais situé dans l'enceinte du temple. Un texte, qui s'y trouve gravé, évoque l'être suprême :

« Viens à moi, toi dont le nom est caché aux dieux, qui as fait le ciel, créé la terre, mis au monde tous les êtres... Je suis l'eau, je suis le ciel, je suis la terre, vivant de Maât. » C'est dire que les malades devaient être des justes, respectant l'harmonie.

Le second type d'édifice rare, dans son bon état de conservation, est le mammisi, représenté ici par celui de Nectanebo Ier (n° 4) et celui d'Auguste (n° 3), datant de l'époque romaine et beaucoup plus imposant que le précédent. Ces édifices étaient consacrés à la fête de la naissance d'un dieu-fils. Le mammisi de Nectanebo était précédé par des propylées portant le nom de « porte de donner Maât », c'est-à-dire de rendre la justice. C'était devant la porte de ce temple, en effet, que siégeait un tribunal chargé d'examiner les litiges et de prononcer un verdict.

Le mammisi était un véritable petit temple, avec une enceinte, un portail, une cour, une salle des offrandes et un Saint des saints. Dans celui de Nectanebo, on verra la déesse qui allaite le dieu nouveau-né pour lui donner force et vigueur, Bès, le nain barbu qui apporte joie et dynamisme. Le Saint des saints est consacré à la création du jeune dieu par le potier Khnoum, qui le modèle sur son tour. C'est Thot, gardien de la science sacrée, qui confirme que l'enfant est destiné à régner sur l'Égypte. Les scènes d'accouchement et d'allaitement, la présence de l'Ennéade des dieux, les vaches divines qui nourrissent le roi : tout concourt à la formation spirituelle et corporelle du pharaon, sur le modèle des grands rituels déjà présents à Deir el-Bahari et à Louxor.

Le mammisi romain (n° 3), entouré d'un portique à colonnes dont les chapiteaux sont des figures de Bès hilare, favorisant la naissance. Sur les soubassements, une étonnante procession montre vingt-neuf formes de la déesse Hathor, provenant de différentes provinces d'Égypte. Elles jouent du tambourin, écartant les mauvais esprits, et se rassemblent pour offrir le concours du pays entier au rituel qui va s'accomplir. Dans le Saint des saints, les représentations sont consacrées, comme il se doit, à la naissance et à l'allaitement de l'enfant-roi.

Sur le pourtour du temple intérieur, des bustes de lion semblent sortir du mur. Ce sont des gargouilles, qui permettent d'évacuer l'eau de pluie provenant des orages qui éclatent parfois en Haute Égypte et préservent ainsi les reliefs. Mais ce sont aussi des gardiens vigilants qui écartent les profanes et autorisent les seuls initiés à accéder aux mystères. Denderah affirme sans ambiguité son caractère d'édifice initiatique où la déesse Hathor, intimement liée avec Isis, est l'hôte d'Osiris dont les secrets sont révélés dans un grand rituel de résurrection.

La réputation de Denderah rayonnait dans tout le pays. Pendant des siècles, les pèlerins qui venaient au temple grattaient la pierre pour en emporter quelques parcelles. En les appliquant sur les parties souffrantes du corps, on était certain d'obtenir la guérison. C'est aussi pourquoi, dans les reliefs, on voit des trous à l'emplacement du phallus du dieu Min. Les croyants espéraient ainsi ob­tenir un formidable pouvoir de procréation. Superstition, certes, mais qui évoquait l'éternelle présence des dieux d'Égypte.

A Denderah sont évoqués et dévoilés bien des mystères de la vie. La déesse de l'amour, la grande Hathor venue du ciel, a donné sans compter pour les siècles des siècles.