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KARNAK

 

          Plan masse

Plan détaillé

Karnak vu du lac sacré (reconstitution)

Quand Jean-François Champollion arrive à Karnak, en novembre 1828, il est stupéfait par l'immense temple qui s'offre à son regard. « Aucun peuple ancien ni moderne, écrit-il, n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi grandiose que le fi­rent les vieux Égyptiens. ».Le moderne al-Karnak, c'est-à-dire le village fortifié, portait en égyptien le nom d'Ipet-Sout, « celle qui dénombre les places », autrement dit le lieu saint par excellence où sont inclus les territoires des dieux. Karnak était aussi la « place élue », l'« Héliopolis du sud » (référence à la plus ancienne ville sainte d'Égypte) et le « ciel sur la terre », car là se manifestent les puissances divines. Selon un texte splendide, nous sommes dans « la cité de lumière où frappa du pied le Créateur, la mère des villes du dieu grand qui existe depuis les origines, le temple de celui à qui les dieux clament leur amour ».

Karnak, le temple des temples, n'est pas à l'échelle humaine. Ses ruines couvrent plus de cent hectares. C'est le plus vaste ensemble d'édifices religieux de l'Égypte an­cienne. Depuis le Moyen Empire jusqu'à l'époque romaine, les pharaons n'ont cessé d'embellir Karnak, temple privilégié d'Amon, roi des dieux et dieu d'Empire depuis la XVIIIème  dynastie. Pourtant, un document fait remonter beaucoup plus haut dans le temps l'origine de Karnak. Il s'agit de la « chambre des ancêtres », provenant de la salle des fêtes de Thoutmosis III et transportée au Louvre en 1843. On y voit le Napoléon égyp­tien rendre un culte aux statues de certains de ses prédécesseurs. Le plus ancien d'entre eux est le « bon roi » Snefrou, qui vécut à l'Ancien Empire et fit construire trois pyra­mides de grande taille, précédant celles du plateau de Guizeh. Ce prodigieux bâtisseur aurait-il a inventé » le site de Karnak et imaginé son premier temple ?

Quand Amenemhat Ier fonda le Moyen Empire, vers 2000 avant J.-C., Thèbes  devint capitale. Le renom du dieu Amon dépasse alors celui du plus ancien dieu local, Montou, un homme à tête de faucon, chargé de protéger les pharaons au combat.

Amon est « le caché ». Il est si mystérieux que personne ne connaît sa vraie forme. Il s'incarne dans le corps d'un homme coiffé d'une haute couronne à deux grandes plumes. Les couleurs du vêtement qu'il porte sont le bleu, le rouge et le blanc. Parfois, sa chair est bleue. Il est le maître de l'air vivifiant, qui donne vie aux êtres et permet aux bateaux de voguer sur le Nil. Deux animaux sacrés servent de réceptacle à Amon : le bélier, symbole de la puissance vitale, de l'énergie constamment renouvelée, et l'oie du Nil, qui poussa le premier cri au commencement du monde et pondit un ouf d'où sortit le cosmos. Le nom de cet animal, smon, est un jeu de mots avec le verbe « rendre ferme », « établi solidement », qui correspond parfaitement à un dieu fondateur d'empire et de temple.

           

Amon est le premier être qui naquit au commencement. Il n'a ni père ni mère. Il est le Un, dissimulé aux yeux des hommes et des dieux. Artisan de l'univers, il a élevé le ciel à la largeur de ses bras. La terre fut conçue à la mesure de son pas. Il donne la victoire aux pharaons : c'est pourquoi ils lui offraient richesses après richesses. Selon un texte ésotérique, Amon est à lui seul l'Ennéade, le collège de neuf dieux à l'origine de toute vie : « Je suis Un qui est devenu Deux, je suis Deux qui est devenu Quatre, je suis Quatre qui est devenu Huit, et je suis le Un qui englobe tout cela. »

Il faudrait de nombreuses pages pour traduire les hymnes et les prières à Amon qui comptent parmi les plus beaux trésors spirituels de l'humanité. A côté de cet Amon des sages et des initiés, il existe aussi un Amon ressenti comme protecteur de la veuve et de l'orphelin. Il prête une oreille attentive aux pauvres et aux malades. A l'époque tardive, on construisit plusieurs petits oratoires où s'exprimait cette piété populaire, et même un temple d'Amon « qui exauce les prières ».

A l'apogée de sa fortune, Karnak régnait sur 65 villages, plus de 2 000 km2 de terrains, disposait d'un considérable cheptel, d'un chantier naval et employait environ 80 000 personnes. C'était une immense entreprise, à la fois sacrée et économique, diri­gée par Pharaon et un collège de grands prêtres. Si le Moyen Empire des Sesostris et des Amenemhat commença à faire de Karnak un site d'exception, c'est la XVIIIème  dy­nastie, au Nouvel Empire, qui lui donna des proportions gigantesques. Amon n'est-il pas le libérateur, celui qui a permis à l'Égypte de retrouver sa splendeur en expulsant l'occupant ?

Thoutmosis Ier inaugure l'ensemble monumental en érigeant deux pylônes et deux obélisques. Hatchepsout organise de grandes campagnes de travaux, érections d'obélisques, programme de sculptures. Thoutmosis III va encore plus loin avec, no­tamment, la construction de sa « salle des fêtes ». Aménophis III, dont l'architecte Amenhotep, fils de Hapou, était initié aux livres divins, créa des allées de sphinx, dressa des colonnes, érigea un pylône. Aménophis IV, avant de devenir Akhenaton, fit bâtir plusieurs édifices qui seront démontés, mais non détruits, dont de nombreux élé­ments ont été retrouvés. Séthi Ier et Ramsès II, à la XIXème  dynastie, édifièrent la fabu­leuse salle hypostyle. Travaux, aménagements, réfections se poursuivront, règne après règne, jusqu'à ce que Thèbes  s'essouffle et tombe au rang de bourgade de province inca­pable d'entretenir ses temples.

 

Karnak est le temple des temples pour les pharaons du Nouvel Empire, car c'est là qu'ils viennent se faire couronner et recevoir leurs cinq noms sacrés.

 

Deux axes, trois enceintes et trois temples

Karnak est à la fois simple et complexe. A première vue, on se trouve devant un ensemble de monuments imbriqués les uns dans les autres et on se demande si tout cela n'a pas été construit au hasard, dans le plus complet désordre.

Il n'en est rien. Selon la remarquable analyse de l'architecte Jean Lauffray, Karnak doit être considéré comme un être vivant. Il n'y eut aucune fantaisie de la part des pharaons qui respectaient un schéma de croissance établi dès l'origine. « Chaque nouveau pylône, écrit-il, est plus grand et plus éloigné du précédent. Les rapports entre leurs dimensions respectives et leur éloignement sont dans une même et constante pro­gression. Curieusement, elle paraît identique à celle de la répartition des feuilles sur un rameau qui croît et aussi comme s'espacent et grandissent les anneaux de cornes des béliers (animaux sacrés d'Amon). »

 

Karnak est un temple triple ou, plutôt, un ensemble de trois temples, édifiés sui­vant deux grands axes, I'un ouest-est, l'autre nord-sud. Pour comprendre la structure de Karnak, regardons le plan.

Dans l'axe est-ouest, qui correspond à celui de la course solaire (le soleil naît dans le Saint des saints, à l'est) se déploie le grand temple d'Amon, entouré de son enceinte et organisé selon le schéma classique, malgré son gigantisme : une entrée monu­mentale, une grande cour, une salle à colonnes, une salle des offrandes, une salle de la barque sacrée, un Saint des saints. L'immense édifice est rythmé par six pylônes.

Le grand temple d'Amon ne se limite pas à cet axe. Il connaît un développement sur son flanc droit vers le sud. Cet axe nord-sud est rythmé par quatre pylônes. Il correspond au cours du Nil. C'est également le chemin suivi par les processions.

Le point de croisement des deux axes était marqué par les obélisques construits par Thoutmosis Ier et Thoutmosis III entre les 3ème  et 4ème  pylônes. A l'est de l'axe nord-sud, le plus grand lac sacré d'Égypte. A l'ouest, les temples de Khonsou et d'Opet. A l'intérieur de l'enceinte d'Amon sont construits divers autres temples et chapelles.

Le second temple, entouré lui aussi d'une enceinte, est celui du dieu Montou. Il se trouve au nord du grand temple d'Amon. Il est malheureusement très ruiné. Tout en faisant partie de l'ensemble de Karnak, c'était un lieu de culte indépendant, pourvu de son lac sacré.

Il en était de même pour le troisième  temple, celui de Mout, au sud du grand temple d'Amon, au point d'aboutissement d'une allée de sphinx qui reliait entre elles les deux enceintes. A l'intérieur de l'enceinte de Mout, il y a, d'est en ouest, un temple d'Aménophis III, le temple de Mout environné d'un lac sacré en forme de croissant, et un temple de Ramsès III.

Karnak équivaut donc à trois temples, chacun d'eux protégé par une enceinte qui définit son territoire à l'intérieur duquel furent érigés de nombreux édifices, temples, chapelles, cours, salles, obélisques.

Le cour de Karnak est le grand temple d'Amon-Rê, avec ses dix pylônes. Amon, Montou et Mout sont les trois divins maîtres du site. Amon est le dieu caché ; Montou est une étoile qui donne la force nécessaire au bras de Pharaon, il est aussi le dieu guerrier à tête de faucon ; Mout est à la fois la Mère et la Mort, accueillante à l'âme du juste.

Il est impossible, on le concevra aisément, de simplement citer, et moins encore de décrire tout ce que l'on peut voir et découvrir à Karnak. Un livre entier n'y suffirait pas. Nous serons obligés de fournir simplement des points de repère à partir desquels il sera possible de commencer l'exploration de ce prodigieux ensemble de monuments. Une vie, et sans doute plusieurs, seraient nécessaires pour bien connaître tous les édi­fices, toutes les inscriptions, tous les reliefs. Chacun a sa signification propre, son gé­nie, son histoire.

Aujourd'hui comme hier, Karnak est un chantier où l'on préserve, l'on répare, l'on restaure. L'important, nous semble-t-il, est de mettre en lumière les « temps forts » de ce temple des temples. Ensuite, il est bon d'y errer, de s'y perdre. Il y aura toujours une divinité bienveillante pour nous maintenir sur la bonne voie.

Le grand temple d'Amon

Entre le Nil et l'enceinte d'Amon était construit un débarcadère qui n'était pas seulement un édifice profane. Il subsiste une plate-forme qu'ornaient deux obélisques de Séthi Ier. Un seul a survécu. Là arrivaient les matériaux pour la construction du temple et la grande barque sacrée d'Amon qu'on hâlait pour la mener en procession. Au-dessus du quai, une tribune était réservée aux initiés assistant au rituel de la disparition du so­leil dans Nil et à sa renaissance, ainsi qu'à la fête de l'inondation.

Du débarcadère part une allée de sphinx (124 à l'origine, 40 aujourd'hui) qui conduit au premier pylône (n° 2 sur le plan). Ces sphinx ont un corps de lion et une tête de bélier, animal sacré d'Amon. Entre leurs pattes avant, Pharaon tenait deux signes-ankh, les « clés de vie ». Cette allée est, en effet, celle qui conduit à la vraie vie, révélée dans le temple ; mais les sphinx sont des gardiens exigeants qui ne laissent passer que des êtres purs.

L'enceinte d'Amon, vaste quadrilatère de 2 400 m dont les quatre côtés sont orientés vers les points cardinaux n'est que partiellement conservée. Construite en briques crues, atteignant huit mètres d'épaisseur, elle était percée de huit portes dont deux pylônes (le 1 et le 10). Ce mur protégeait l'ensemble des édifices contenus à l'intérieur de l'enceinte. Il était construit avec l'indication d'un mouvement ondulatoire, car il symbolisait les eaux primordiales environnant la butte sacrée sur laquelle était édifié le grand temple.

Accomplissons donc le périple majeur de Karnak qui nous mènera du premier pylône jusqu'au Saint des saints. C'est par ce dernier, fort complexe à Karnak où il comporte plusieurs aspects, que commença la construction du temple. C'est d'ailleurs la règle pour la quasi-totalité des temples égyptiens, comme pour les cathédrales du Moyen Age. Le Maître d'Ouvre débute par l'essentiel, le plus sacré, naos, Saint des saints ou abside, lieu d'incarnation du divin. Le « noyau » primordial étant formulé, le corps de l'édifice peut se développer.

Le premier pylône (n° 2 sur le plan), le dernier construit, est d'une taille gigan­tesque : 133 m de long, 15 m d'épaisseur. La date de construction, probablement à la XXXème  dynastie, est discutée. A l'évidence, ce portail colossal est inachevé. Ni scènes ni inscriptions. Sa façade est percée d'ouvertures au-dessus de grandes rainures servant de logement à des mâts porteurs d'oriflammes, dont la forme rappelait le hiéroglyphe si­gnifiant « dieu ». Tout se passait comme si ces oriflammes, dansant au vent, étaient l'appel du divin pour qui les contemplait. L'austérité était ici portée à son maximum. La porte du temple n'est ni souriante ni aimable. L'entrée était autrefois fermée par une grande porte de bois. Aucun regard ne pouvait pénétrer à l'intérieur.

Pourquoi ce pylône géant est-il inachevé ? L'explication la plus simple est l'in­terruption du chantier par manque de moyens matériels. Mais il existe une autre hypo­thèse : la volonté du Maître d'Ouvre de donner cet aspect-là et pas un autre, au dernier pylône de Karnak. Il créait ainsi un symbole parfait du temple en perpétuelle évolution.

Par l'escalier extérieur, on montera au sommet de la tour nord du pylône, celle de gauche quand on est face à lui. Avec un plan du site sous les yeux, on déchiffrera la structure de Karnak et l'on rêvera du temps où les temples « fonctionnaient », où les monuments rayonnaient de leur beauté première, où l'être de Karnak s'animait, par les rites et les processions [3]

Passons entre les deux tours du pylône et pénétrons dans la grande cour, la plus vaste connue en Égypte (103 m sur 84, n° 3 sur le plan).

A gauche de l'entrée, un petit temple à trois chapelles, dû à Séthi II (n° 4). C'était un simple reposoir pour les barques sacrées d'Amon, de son épouse Mout et de leur fils Khonsou. Sur la gauche, toujours, un portique à 18 colonnes aux chapiteaux papyriformes fermés. A droite, vers le fond de la cour, bordé par le portique des Bubastites (les pharaons originaires de la ville de Bubaste) au même type de colonnes, un temple de Ramsès III (n° 5 sur le plan). C'est un édifice de type classique (53 x 25 m) dont l'entrée était encadrée par deux colosses dont un seul subsiste. Il avait, lui aussi, une fonction de reposoir pour les trois barques de la triade thébaine. Sur son pylône, les scènes habituelles où pharaon est vainqueur de ses ennemis, qu'ils soient du sud ou du nord. Grâce à cette victoire, le pays est en paix. Une scène de l'entrée montre Amon donnant la vie à son fils Ramsès pour qu'il la transmette au peuple d'Égypte. Sur le mur intérieur du pylône, Ramsès célèbre la fête gui assure le renouvellement éternel de son énergie. Ramsès III insiste sur sa fidélité à Héliopolis, la très ancienne ville sainte, tout en offrant son sanctuaire à Amon-. Rê, maître d'Héliopolis, et Amon, maître de Thèbes  sont complémentaires et indissociables. On verra, dans cet édifice qui comporte une cour à portiques, une salle à colonnes et un sanctuaire pour les barques, plusieurs statues du roi vêtu d'un linceul funéraire : le roi individu meurt, mais la fonction pha­raonique perdure. Et la procession du dieu Min (portique ouest de la cour) apporte une force de résurrection nécessaire.

Le milieu de la grande cour est occupé par un autel et deux hautes colonnes dont l'une conserve un chapiteau papyriforme ouvert (alors que les chapiteaux des portiques nord et sud de la cour étaient fermés). C'est donc le lieu d'une révélation. A cet endroit s'élevaient autrefois dix colonnes d'une vingtaine de mètres de haut supportant soit un toit de bois, soit un immense voile. Ce kiosque titanesque, dû au pharaon éthiopien Taharqa, servait de reposoir à la barque sacrée, posée sur l'autel-socle qui subsiste.

Avant d'atteindre le second pylône, on découvre le portail des Bubastites (n° 7 sur le plan) qui rappelle un événement spectaculaire. A l'occasion d'une éclipse, le ciel avait dévoré la lune. Ce fut l'inquiétude dans le pays. Le pharaon Osorkon, pour calmer la colère des dieux, fit une grande fête à Karnak et offrit à Amon taureaux, gazelles, an­tilopes, oryx, oies grasses, sous un déluge de vin, de miel et d'encens.

Le deuxième pylône (n° 8 sur le plan) forme le fond de la grande cour [4] Il était précédé par deux colosses de Ramsès II dont un seul demeure, très endommagé.

Cet endroit est mystérieux, point de passage entre la cour à ciel ouvert où pou­vaient encore accéder des « profanes » et la salle à colonnes (l'hypostyle) où n'entraient que des initiés aux mystères d'Amon.

Les scènes qui décorent l'avant-pylône et les tours du pylône sont consacrées aux rites d'offrandes. Nous savons que, pour recevoir le message des dieux-qui regardent vers la sortie, dos au Saint des saints-il faut d'abord beaucoup donner. Les pierres portent la trace d'un incendie et, pour expliquer la dégradation de ce pylône dont les tours montaient jusqu'à 40 m, on évoque même un tremblement de terre. De nom­breuses surprises attendaient les fouilleurs qui explorèrent l'intérieur et les fondations du pylône. Il y avait des milliers de blocs appartenant à onze monuments antérieurs, une stèle racontant comment le thébain Kamose avait chassé les Hyksos d'Égypte au début de la XVIIIème  dynastie et un colosse (aujourd'hui visible) du pharaon Pinedjem Ier-souvent attribué à Ramsès II qui a ajouté son nom sur la statue. Devant les immenses jambes du pharaon, une minuscule princesse tenant le chasse-mouches, objet symbo­lique servant à écarter les mauvais esprits.

La découverte la plus étonnante fut celle de nombreux blocs de grès provenant de monuments construits à Karnak par Akhenaton, « I'hérétique ». Or, il est certain que l'auteur du pylône n'est autre que le pharaon Horemheb qu'on accusait d'avoir organisé une « chasse aux sorcières » contre Akhenaton et ses fidèles. En réalité, il avait soi­gneusement fait démonter ses constructions de Karnak pour les utiliser, selon la règle, comme éléments de fondation d'un nouveau monument.

Passons la porte du deuxième  pylône et pénétrons dans la salle hypostyle, l'endroit le plus spectaculaire de Karnak. Quelques chiffres pour apprécier un gigan­tisme d'une beauté à couper le souffle : près de 5 400 m2, 53 m de profondeur sur 102 m de large, 134 colonnes dont 122 à chapiteau papyriforme fermé sur les bas-côtés et 12 gigantesques à chapiteau papyriforme ouvert bordant l'allée centrale et atteignant 23 m de haut. Leur chapiteau est d'une dimension telle qu'une cinquantaine de personnes pourraient s'y tenir sans se serrer. La nef centrale est plus haute que les bas-côtés. Cette différence de niveau a permis d'ouvrir des fenêtres pour jouer avec la lumière qui éclai­rait les colonnes les unes après les autres au fur et à mesure de la progression du soleil dans le ciel. La salle était couverte d'un toit de pierre sur lequel les astrologues  et les « prêtres de l'heure » passaient la nuit à étudier les étoiles. Karnak ne dormait jamais. Jour et nuit, il y avait d'incessantes activités allant de la préparation matérielle des ali­ments jusqu'au culte de l'harmonie du monde.

L'expression « forêt de colonnes » vient immédiatement. à l'esprit. Jamais elle ne fut plus justifiée qu'à Karnak. Aménophis III, Horemheb, Ramsès Ier, Séthi Ier et Ramsès II ont été les artisans de cet extraordinaire chef d'ouvre auquel son principal bâtisseur, Séthi Ier, avait donné le nom de « le roi est un être de lumière dans la de­meure d'Amon ». La grande salle à colonnes est aussi appelée « lieu de repos pour le maître des dieux, lieu parfait de séjour pour l'Ennéade ». Les textes précisent qu'elle est un travail achevé, destiné à l'éternité, stable comme le ciel, aussi durable que le disque solaire. Nous sommes dans une région de lumière où le soleil se lève.

Cette immense salle a reçu deux types de décor, l'un à l'extérieur de ses murs, l'autre à l'intérieur. Sur l'extérieur des murs, ce sont les commémorations de grandes victoires de pharaons sur leurs ennemis : celles de Séthi Ier sur les Palestiniens, les Libyens et les Hittites ; de Ramsès II, à Kadesch, sur les Hittites et de Chechonq Ier sur le fils de Salomon, Roboam, le roi d'Égypte étant aidé par la ville de Thèbes  en per­sonne, incarnée dans une déesse qui tient fermement une corde ligotant cinq rangées de prisonniers. On contemple les épisodes classiques, le pharaon sur son char de guerre, la prise des forteresses ennemies, les captifs et le butin ramenés en Égypte avec cette idée permanente que Pharaon incarne l'équilibre et l'ordre du monde face aux forces des té­nèbres.

A l'intérieur de la salle hypostyle, plus de bruits d'armes, plus de chants de conquête : rien que le silence et le recueillement. Pharaon accomplit les rites face aux divinités de Thèbes , leur offrant eau, vin, encens, fleurs, animaux ; il consacre le temple en l'offrant à Dieu, son seul et véritable maître, il célèbre la fête de la renaissance de la lumière au Nouvel An.

Le fond de la salle hypostyle est le troisième  pylône (n° 10 sur le plan) en très mauvais état de conservation. Presque aussitôt se dresse le quatrième  (n° 11). Le rythme du temple, après la grande cour et l'immense salle à colonnes, s'accélère bruta­lement. Nous sommes, il est vrai, au point de croisement des deux axes du temple. A droite, vers le sud, c'est le chemin des processions, avec des espaces plus vastes. En continuant tout droit, nous progressons vers le Saint des saints. Adoptons cette solution de la voie directe.

Entre le 3ème  et le 4ème  pylône étaient dressés quatre obélisques ; il n'en sub­siste plus qu'un, dû à Thoutmosis Ier. Le 4ème  pylône était l'entrée du temple d'Amon-Rê au début de la XVIIIème  dynastie. Entre le 4ème  et le 5ème  pylône (n° 12 sur le plan), il y avait quatorze colonnes papyriformes recouvertes d'or ; dans cet espace qui est au­jourd'hui une cour à ciel ouvert se dresse encore l'un des deux obélisques érigés par la reine Hatchepsout et quatre colosses royaux. Cet obélisque, de 30 m de haut, pesant plus de 300 tonnes, est sans doute le plus beau d'Égypte. Ses hiéroglyphes gravés en creux, dans cette immense aiguille de granit, sont d'une finesse et d'une précision extra­ordinaires. Grâce au récit du transport de ces deux obélisques d'Assouan à Thèbes , gravé dans le temple d'Hatchepsout à Deir el-Bahari, nous savons qu'il s'écoula le délai très court de sept mois entre l'extraction dans les carrières jusqu'à l'érection à Karnak. Les architectes contemporains ne s'engageraient pas à faire aussi vite. Les deux obé­lisques, dont le pyramidion était recouvert d'or, furent érigés pour la quinzième  année de règne de la reine, lors de la fête de la régénération du pouvoir royal. Les scènes déve­loppent le rituel du couronnement, dont l'un des moments essentiels est l'accolade fra­ternelle entre Dieu et le pharaon. Les textes de l'obélisque encore debout précisent que Karnak est la butte primordiale apparue lors de la création du monde et la région de lumière sur terre.

Entre le 4ème  et le 5ème  pylône, l'initié obtenait une vue et une ouïe nouvelle, grâce à la déesse Sechat, maîtresse de la « Maison de Vie » et gardienne des archives sacrées. L'espace est réduit entre les 5ème  et 6ème  pylônes (n° 13 sur le plan), tous deux fort ruinés. Au-delà du 6ème  pylône, une cour marquée par la présence de deux « piliers héraldiques », deux grands piliers de granit rose ornés de trois tiges de lys, sym­bole de la Haute Égypte et de trois tiges de papyrus, symbole de la Basse Égypte. Devant la porte nord, autre dualité : les statues d'Amon et de sa compagne Amonet, au­trement dit « le Caché » et « la Cachée ». Amon s'incarne ici dans le corps du célèbre pharaon ToutankhAmon dont le visage juvénile exprime une douce lumière inférieure. Couple divin et couple royal s'unissent sans se confondre.

À cet endroit du temple fut construit le sanctuaire contenant les barques sacrées (n° 14 sur le plan). Il fut totalement rebâti au IVème  siècle avant J.-C., remplaçant les édifices antérieurs, dont la magnifique « chapelle rouge » de la reine Hatchepsout. Le monument, un rectangle allongé composé de deux salles en enfilade ouvertes à leurs extrémités respectives, est imposant et austère. Deux grands thèmes dans ses reliefs : la procession de la barque, sa sortie de Karnak et sa rentrée, et le couronnement du pha­raon après sa purification. Le dieu Thot, maître des hiéroglyphes et de la science sacrée, est très présent dans ce rituel qui se termine par le couronnement qu'accomplit Amon en personne. Un détail symbolique appartenant au plus vieux fond religieux : le roi, de très petite taille, est allaité par la déesse Amonet, « la Cachée ». L'épouse d'Amon offre au roi le lait céleste qui lui conservera une jeunesse éternelle.

Derrière ce sanctuaire de la barque, vers l'est, un nouveau mystère de Karnak : la cour du Moyen Empire (n° 15 sur le plan). Là est le cour du temple premier. Après le sanctuaire de la barque venait normalement celui abritant la statue du dieu, les deux salles formant ensemble le Saint des saints. Or, ici, il n'y a devant nous qu'un espace vide, une cour à ciel ouvert. On pense, bien sûr, qu'il manque un édifice, démonté ou exploité comme carrière. Quoi qu'il en soit, ce vide a été respecté comme tel. N'aurait-il pas été consciemment compris comme symbole d'Amon, dieu caché, invisible, dépas­sant l'entendement humain ?

L'aspect lumineux, visible, autrement dit le côté « Rê » d'Amon- Rê, est parfai­tement indiqué par le monument qui est érigé derrière cette cour. Trois grands seuils de granit rouge donnent accès à cette partie du temple qui est nommée « le ciel » et que l'on a pris l'habitude d'appeler « la salle des fêtes » de Thoutmosis III.

Le Saint des saints de Karnak est « l'intérieur », « la région de lumière », « ce qui est au-dessus ». C'est là que se situait la partie la plus sacrée du temple, où Pharaon rencontrait Amon- Rê. La cour du Moyen Empire étant vide, où serait la partie construite du Saint des saints, sinon dans le magnifique monument connu sous le nom de « salle des fêtes » de Thoutmosis III, ou akh-menou, c'est-à-dire « le rayonnant de monuments » (n° 16 sur le plan) ? Ce n'est pas un édifice à part, isolé, mais un point culminant où l'on procédait aux rites de la régénération de Pharaon. La grande salle à colonnes comporte trois nefs, une centrale et deux bas-côtés moins élevés, dispositif qui fait songer aux basiliques romanes. La partie centrale du toit est bien conservée et fait régner à l'intérieur de l'édifice un profond recueillement.

Il faut explorer les nombreuses petites salles autour de cette salle à colonnes ; là s'effectuaient des rites de purification, là étaient présentes les « âmes » des dieux an­ciens et celles des pharaons devenus étoiles qui communiquaient leur énergie au nou­veau roi. Pharaon exécutait une course rituelle, tirait à l'arc avec le dieu Seth, apprenait à rédiger les annales sous la dictée de la déesse Sechat. Il associait puissance physique et puissance spirituelle.

Dans la « salle du milieu », ceux qui avaient franchi les épreuves étaient initiés aux mystères. Les textes nous apprennent que le futur adepte cheminait vers la salle des fêtes, l'horizon du ciel. On lui ouvrait les portes de cette région de lumière pour qu'il contemple Horus rayonnant. Une fois accompli le rite de régénération, l'initié passait dans les salles consacrés à Sokaris (au sud) puis dans celles consacrées au soleil (au nord). Dans les premières, l'initié revivait la passion de Sokaris, dieu momiforme à tête de faucon qui connaît les chemins des espaces souterrains, ce que les chrétiens nomme­ront les « Enfers ». Guidé par ce dieu, l'initié déclare : « Les portes du monde souterrain s'ouvrent, Sokaris, soleil dans le ciel, toi qui es rajeuni. » C'est la découverte de la lu­mière dans les ténèbres qui permet de passer aux salles solaires où se livre un combat : les fils de la lumière doivent vaincre les forces de la destruction pour que l'harmonie règne sur terre. La victoire acquise, l'initié conclut : « Je fus un maître des secrets, voyant la lumière dans ses diverses formes et le Créateur dans son aspect véritable. »

Parmi les petites salles solaires, l'une est célèbre sous le nom d'ailleurs arbitraire de « jardin botanique » ; ses admirables reliefs montrent animaux et végétaux exotiques. Thoutmosis III les avait vus en Syrie, lors de ses expéditions militaires ; en les faisant ainsi graver, il faisait offrande à Amon de la nature entière.

Tout au nord, trois petites chapelles où étaient vénérés Amon, le maître de Karnak, Maât, l'Harmonie cosmique, et l'Ennéade, les neuf dieux créateurs. Dans l'angle nord-est, un escalier conduit à une plate-forme surélevée où se trouve un autel dont les quatre faces portent le signe hiéroglyphique (un pain posé sur une natte) qui si­gnifie « être en paix », « connaître la plénitude ». Il s'agit d'une référence au temple d'Héliopolis. Une fois de plus, nous constatons l'association étroite entre la lumière de Rê d'Héliopolis et le secret d'Amon de Thèbes .

Après avoir vénéré les dieux dans le silence de la triple chapelle, l'initié montait sur cette plate-forme solaire où son esprit atteignait la plénitude en s'étendant aux quatre points cardinaux, c'est-à-dire dans l'univers entier.

L'akh-menou, dans son ensemble, était donc un temple de régénération du roi, un sanctuaire d'initiation aux mystères et une composante essentielle du Saint des saints de Karnak où l'on « rechargeait » la statue du culte d'Amon en lui offrant les énergies nécessaires.

Il est particulièrement significatif que Karnak, le plus grand temple d'Égypte, démontre de la manière la plus nette l'aspect initiatique de la religion égyptienne qui est, avant tout, une longue préparation de l'esprit humain à la découverte des mystères de la vie.

Le Saint des saints de Karnak n'est pas achevé. Adossé à une enceinte qui sem­blait fermer définitivement le domaine sacré du roi des dieux, s'élève un nouveau temple, dû encore à Thoutmosis III (n° 17 sur le plan). Sa particularité explique sa fonction : il est orienté vers l'est, vers le soleil levant, se trouvant donc dos tourné au reste du grand temple. C'est en cet endroit qu'Atoum frappa du pied pour créer Thèbes, la mère des villes. C'est là qu'Amon écoute et exauce les prières de ceux qui suivent la voie juste. Devant ce temple de la lumière renaissante, qui comprend essentiellement une salle à six piliers et un naos, la reine Hatchepsout avait fait dresser deux obélisques aujourd'hui disparus.

Dès la XVIIIème  dynastie, par conséquent, on avait clairement indiqué qu'au-delà du temple fermé, au-delà de l'initiation aux grands mystères, il y avait encore une étape vers le divin : celle d'un nouveau soleil, de la naissance d'un nouveau monde qui se concrétisait d'ailleurs par un magnifique symbole : un obélisque unique dont il ne subsiste plus que le grand socle carré. Ce monument essentiel a malheureusement été transporté à Rome, place Saint-Jean-de-Latran, alors qu'il devrait servir de couronne­ment symbolique au grand temple d'Amon-Rê. Avec ses 33 m de haut, cet obélisque, dû à Thoutmosis III, était, à tous les sens du mot, le point culminant du site. Symbole de la lumière unique, de la verticale qui relie le ciel à la terre, l'obélisque unique était à lui seul l'image du Saint des saints. Il était aussi le rappel de l'obélisque unique de la ville sainte d'Héliopolis et du pyramidion des pyramides, opérant ainsi une fulgurante syn­thèse entre les divers enseignements religieux et initiatiques de l'ancienne Égypte. Avec cet ultime chef-d'ouvre, que nous devons aujourd'hui nous représenter en esprit, Karnak s'affirmait bien comme le Temple des temples.

Le parcours essentiel de Karnak, dans son axe ouest-est des ténèbres vers la lu­mière unique, est terminé. A l'est de l'obélisque unique, il y a encore la grande enceinte de briques avec sa porte monumentale (18 sur le plan). C'est dans ce secteur que fu­rent retrouvés, enfouis, les étranges colosses d'Akhenaton, aujourd'hui au Musée du Caire.

Allons à présent vers le sud, vers l'un des plus beaux paysages d'Égypte : le lac sacré et son environnement de temples. Ce lac est le plus grand d'Égypte. Il y avait là beaucoup d'animation, les prêtres se purifiant plusieurs fois par jours dans l'eau du lac, avant de remplir leurs fonctions dans le temple. Cette eau pré­sentait une particularité essentielle. Elle provenait directement du Noum, l'Océan des origines, qui environne la terre. On ne saurait imaginer eau de jouvence plus efficace. Sur le lac voguaient les barques sacrées, lors de rituels réservés aux initiés qui célé­braient un culte solaire et osirien (espaces célestes et espaces souterrains) dans le temple dit de Taharqa-du-lac, édifié dans l'angle nord-ouest du lac (n° 20 sur le plan). Sur les côtés de ce vaste plan d'eau étaient construits des logements pour les prêtres, des salles pour entreposer les offrandes et aussi une volière pour les oiseaux sacrés. Lors du couronnement on les lâchait aux quatre points cardinaux pour annoncer à l'univers la venue d'un nouveau roi.

Près de l'édifice de Taharqa-du-lac, une impressionnante sculpture : un monu­mental scarabée sur un socle : C'est l'incarnation du dieu Atoum-Kheper, le Principe créateur qui se manifeste dans le soleil levant en sortant des ténèbres qu'il est parvenu à franchir. Il est le symbole des métamorphoses et des mutations de l'initié qui, après s'être purifié dans le lac sacré, l'abîme originel, et le « filtre » qui constitue le temple de Taharqa-du-lac, renaît au matin sous une forme nouvelle.

Émouvant vestige, aux côtés du scarabée : la pointe d'un obélisque brisé de la reine Hatchepsout. Bien sûr, ce pyramidion devrait être dans le ciel, resplendir sous la lumière solaire. Il est à nos pieds, séparé de son corps de pierre, mais intact. Au sein de ses hiéroglyphes d'une totale perfection, il nous montre la reine couronnée par son père Amon, comme si rien n'avait changé, comme si l'obélisque était toujours debout. Mais le temps sacré de Karnak n'échappe-t-il pas au temps des hommes ?

En allant vers l'ouest, rejoignons ce qu'on appelle les « propylées du sud », c'est-à-dire une succession de pylônes (du 7ème  au 10ème ) et de cours. Ils suivent le deuxième  grand axe du temple d'Amon, nord-sud, en direction du temple de Mout.

Réduit à sa structure essentielle, le temple d'Amon- se présente donc comme un % ; or, à la jonction de ces deux barres, devant le 7ème  pylône (22 sur le plan), se trouve un curieux endroit dénommé « cour de la cachette » (21). Les murs de cette cour sont consacrés à la paix et à la guerre : paix de Ramsès II avec les Hittites exposée sur le mur ouest, guerre victorieuse de Mineptah sur les Libyens et les peuples de la mer sur le mur est. Mais la fonction surprenante de cette cour est de servir de cimetière à un très grand nombre de statues. Plus que d'une cachette, il s'agit donc d'une véritable né­cropole où, au début du siècle, on découvrit environ 800 statues de pierre, 17 000 sta­tues de bronze, des statues de bois malheureusement très endommagées et quantité d'ex-voto, ces objets étant conservés au Musée du Caire. Leur ensevelissement rituel eut lieu à l'époque ptolémaïque, assurant la vie éternelle à ces statues vivantes ; la magie égyptienne, une fois encore, a parfaitement fonctionné.

Du 8ème  au l0ème  pylône, nous suivrons la voie des processions, rythmée par de vastes cours et d'énormes pylônes. Cet axe nord-sud n'est pas de même nature que l'axe ouest-est. Il ne s'agit pas d'un parcours initiatique allant des ténèbres à la lumière, mais d'un itinéraire de voyage pour les barques sacrées allant soit vers le temple de la grande mère, Mout, soit vers le temple de Louxor. Refaire ce chemin offre l'une des promenades les plus émouvantes qui soient ; la végétation a tendance à envahir des ruines souvent imposantes.

Deux monuments remarquables sont érigés à l'ouest de ce grand axe de proces­sions : le temple de Khonsou (26 sur le plan) et le temple d'Opet (27).

Khonsou est le troisième  membre de la triade thébaine, le fils d'Amon et de Mout, du père des dieux et de la grande mère. Son nom est formé sur un verbe qui si­gnifie « traverser le ciel ». Homme à tête de faucon, dont le corps est revêtu d'un suaire blanc semblable à celui d'Osiris, Khonsou joue souvent un rôle de dieu lunaire. En ce sens, il déclenche des événements, bons ou mauvais et n'hésite pas à trancher le cou des êtres malfaisants. La lune, en égyptien, est un dieu masculin aux vertus guerrières. Les rites propres à Khonsou se célébraient la nuit, spécialement lors de la pleine lune, au maximum d'intensité du cycle lunaire. Pharaon, qui avait connu la régénération solaire dans le grand temple d'Amon, connaissait donc ici son complément, la régénération lu­naire.

Le temple est entouré d'une enceinte dans laquelle fut ouverte un beau portail ptolémaique, dans la seconde moitié du IIIe siècle avant J.-C. où l'on voit Ptolémée II et la reine Bérénice faire l'offrande aux divinités. Ce portail franchi, venait une allée de sphinx, aujourd'hui disparus, conduisant au pylône dont les deux tours ont conservé leur corniche supérieure. On pénètre dans une cour bordée de colonnes. Dans les scènes qui la décorent, de même que dans l'iconographie de l'intérieur du temple, il y a un intrus. Un grand prêtre d'Amon, du nom de Herihor. Profitant de l'affaiblissement du pouvoir pharaonique après Ramsès III, il se proclame roi. Avec la richesse et le prestige de Thèbes  derrière lui, il s'estimait être le légitime souverain de la Haute Égypte et même du pays entier. Personne ne songea à détruire les reliefs où on le voit trôner dans la barque royale ou offrir de l'encens aux dieux de la triade thébaine, acte réservé au pha­raon qu'il était donc devenu avec l'assentiment de son collège de prêtres.

Après la grande cour vient une petite salle à colonnes, le sanctuaire de la barque au milieu duquel se trouve le socle destiné à cette dernière et, enfin, le Saint de saints où Ramsès IV fait l'offrande du parfum des fleurs au dieu Khonsou. Ramsès IV n'a pas chassé du temple son « concurrent » Herihor, Herihor a accueilli son « concurrent » Ramsès IV à Thèbes  ; il y a donc eu reconnaissance mutuelle, ce qui surprend l'histo­rien. Mais l'Égypte des temples n'est pas celle des luttes intestines et des guerres civiles. Dans ce sanctuaire de Khonsou, chef-d'ouvre de l'époque ramesside, règnent une séré­nité lumineuse, une paix profonde, propices à la résurrection d'Osiris, veillé par Isis et Nephtys (scène à l'angle nord-est du sanctuaire).

S'il fallait souligner la présence de cette scène, c'est que le temple d'Opet (n° 27 sur le plan), placé à côté du temple de Khonsou, communiquait avec lui par une cha­pelle considérée comme le tombeau d'Osiris. La déesse Opet, incarnée dans un hippopo­tame femelle, était une Mère, déesse de la naissance, génitrice de la lumière, matrice dans laquelle la vie prenait forme. Amon ne rivalisait ni avec Rê, dieu de la lumière, ni avec Osiris, le juge des morts et le maître de la résurrection. Amon s'identifiait à Osiris dans cette partie de l'espace sacré de Karnak où toutes les formes divines étaient repré­sentées.

Le lieu de naissance d'Osiris est un temple très particulier, aujourd'hui assez dé­gradé, qui ne ressemble à aucun autre : un vestibule à deux colonnes et de petites chambres où règnent silence et ténèbres. Certaines servaient d'abri aux objets symbo­liques utilisés dans les rituels. Le sanctuaire est précédé de trois petites salles ; on passe ainsi de la trinité à l'unité. On y découvre les scènes de la résurrection d'Osiris allongé sur un lit funéraire, veillé par Isis, son épouse, et Nephtys, sa sour. Le corps semble voué à la mort, mais la présence d'un oiseau à tête humaine, le ba (l'âme, pour donner une traduction approximative), prouve qu'Osiris est toujours vivant. Isis, la grande ma­gicienne, est assistée de quatre dieux à tête de grenouille et de quatre autres à tête de serpent. C'est l'ogdoade, c'est-à-dire une confrérie de huit dieux d'Hermopolis (dont le nom égyptien signifie précisément « la cité du Huit » où régnait Thot). Ces huit sont les forces élémentaires et obscures de la création, le dynamisme premier qui agit sur les té­nèbres avant la naissance de la lumière. Isis la magicienne les utilise pour faire revivre Osiris, tandis que son fils Horus, après avoir été allaité, combat victorieusement Seth.

Nous sommes à Karnak : aussi Amon se doit-il d'intervenir, même dans un rituel osirien. Ce sont les dix baou, les dix manifestations de puissance d'Amon (des félins, des serpents et un humain) qui remettaient le collier de vie à Osiris ressuscité. Amon se présente comme le tout-puissant d'où proviennent et où retournent tous ces génies.

Dans le Saint des saints, une niche contenait la statue de la déesse Opet sous la­quelle était creusé un puits conduisant à la demeure de résurrection souterraine d'Osiris, communiquant avec le temple de Khonsou.

Opet, mystérieuse divinité dont l'enseignement était réservé aux initiés aux mystères d'Osiris, avait aussi un aspect très populaire. Lors de la grande fête d'Opet, Amon, Mout et Khonsou se rendaient en bateau à Louxor, au milieu d'une liesse popu­laire indescriptible. On célébrait Opet, la bonne mère, la nourricière, celle qui protégeait les femmes enceintes. On chantait et on dansait sa joie de voir sortir les dieux du temple.

Certaines nuits, une barque d'or émerge du lac sacré, rappelant ces grandes fêtes de l'Antiquité où les hommes étaient heureux parce qu'ils savaient vénérer les dieux. C'est un pharaon en or qui la conduit, avec des matelots en argent. Dans son sillage, la barque abandonne des pierres précieuses pour qui sait les voir. Si l'on désire monter dans cette barque merveilleuse, il faut avoir le cour cerclé d'un triple airain et savoir garder le silence. Celui qui pousse le moindre cri est anéanti. Celui qui a le sens du mystère revient chez lui avec des trésors fabuleux.

Empruntons à présent l'allée bordée de sphinx qui fait suite au Xème  pylône (n° 28 sur le plan) et qui conduit à l'enceinte de la déesse Mout (n° 29), à 300 m environ de l'enceinte du temple d'Amon-. Mout, dont l'animal sacré était un vautour, souvent re­présenté au plafond des temples, ailes déployées, disposait d'un immense domaine d'une dizaine d'hectares. Cet ensemble, où figuraient trois temples, est malheureusement très ruiné et demeure en grande partie inexploré ; le temple de Mout est réduit à l'état de dé­bris envahis par des herbes folles d'où émergent, çà et là, de splendides statues en granit de la déesse lionne Sekhmet. Il n'en demeure ici que quelques exemplaires, la plupart des statues étant réparties dans divers musées du monde. Aménophis III avait fait sculpter deux séries de 365 Sekhmet, une double déesse étant préposée à chaque jour de l'année. La déesse-lionne, patronne des médecins, pouvait se montrer yellowoutable, appor­tant la maladie, le mauvais temps, le malheur et allant même jusqu'à détruire l'humanité si le dieu Rê en personne n'avait mis un frein à son ardeur. Mais elle connaissait aussi le secret du mal et de la maladie, l'enseignant à ses adeptes qui pouvaient ainsi soigner ceux qui en étaient atteints. Sekhmet la furieuse, apaisée par les hymnes, les chants, les danses, devenait la douce chatte Bastet : toujours un félin, mais plus « civilisé ». On a remarqué que, dans le granit, couraient des veines de couleur rose. Avec une habileté incroyable, les sculpteurs les ont utilisées au mieux pour indiquer des parties impor­tantes de la statue, comme la croix de vie que tient Sekhmet, elle qui dispose de la puis­sance de mort.

Le temple de Mout est entouré d'un lac sacré en forme de croissant ou de fer à cheval : c'est un cas unique. On doit évoquer ici l'hypothèse très plausible selon laquelle les temples thébains avaient la forme d'un immense oil oudjat, c'est-à-dire l'oil complet d'Horus, dont les diverses parties permettaient de mesurer le monde et de connaître l'univers. Les diverses parties de Karnak seraient des composantes de cet oil, formant un gigantesque regard divin construit sur terre et contemplant les dieux.

Dans le temple de Ramsès III, placé dans l'angle nord-est de l'enceinte, fut gravée une scène de circoncision du roi enfant (mur nord de la cour). Ce rite semble avoir été obligatoire pour pénétrer dans les parties secrètes du temple ; la cérémonie avait aussi un sens symbolique profond qui trouve un écho dans les Évangiles avec la « circonci­sion en esprit ».

Avant de quitter Karnak pour nous rendre à Louxor, dirigeons-nous à l'opposé de l'enceinte de Mout, vers le nord, vers l'enceinte de Montou, le très ancien dieu thé­bain, seigneur de la guerre. En repassant par l'axe sud-nord, ou bien par la grande cour du temple d'Amon où une porte s'ouvre dans le mur nord, on ira vers le mur d'enceinte d'Amon et l'on passera devant le temple de Ptah (32 sur le plan).

Rê, Osiris... Karnak aurait été incomplet s'il n'avait pas accueilli Ptah, seigneur de Memphis, maître du Verbe, patron des Maîtres d'Ouvre. On s'accorde à reconnaître au sanctuaire de ce dieu austère un charme tout particulier, en raison de la beauté de ses ruines protégées par l'ombre bienfaisante des palmiers. Cinq portes successives condui­sant à un pylône de petite taille donnent accès à une cour à colonnes, précédant un sanctuaire composé de trois chapelles encore couvertes de leur plafond.

Avant d'y pénétrer, on se doit de souligner que ce temple, construit au Moyen Empire, reconstruit par Thoutmosis III qui déploya une activité considérable à Karnak, fut restauré dans son état premier à l'époque tardive par un roi qui n'inscrivit pas son nom sur le monument.

Le Saint des saints de cet édifice est exceptionnel. Dans la chapelle de gauche, pas de statue ; dans celle de droite l'épouse de Ptah, la lionne Sekhmet, en granit noir debout ; au centre, le dieu Ptah, ce qui est fort rare, le dieu du Verbe ne s'incarnant pas souvent dans un corps de pierre. Malheureusement, la tête de la statue a été brisée. En raison du bon état de conservation des chapelles, le sentiment du sacré est d'une grande intensité. Les portes fermées, un rayon de lumière passe par une lucarne percée dans le plafond et vient illuminer les statues divines, les faisant surgir des ténèbres. Lorsqu'on sait que le prologue du quatrième  Évangile, celui de Jean (« Dans le principe est le Verbe », etc.), est une transposition d'un texte égyptien, on comprend, en voyant Ptah, Verbe et Lumière sortant des ténèbres qui ne l'ont pas arrêtée, que l'on est en présence d'une très haute spiritualité manifestée dans une architecture et une sculpture à sa me­sure.

Après ce moment d'une intensité particulière, le temple de Montou (33 sur le plan), son enceinte, son lac sacré, ne paraîtront que pauvres vestiges et pierres éparses. Un petit temple, adossé à celui d'Amon-Rê-Montou, est particulièrement important, malgré son état misérable. C'est par lui que nous voudrions terminer notre pèlerinage à Karnak. Cet édifice était dédié à Maât, la fille du soleil, la personnification féminine de l'Harmonie universelle. C'est à elle que revenaient, en fin de compte, toutes les of­frandes. C'est elle qui était le point culminant du culte quotidien célébré par Pharaon. Maât est la norme de l'univers, éternelle, impérissable. Son temple de pierre est ruiné. Sa réalité demeure inchangée, attendant qu'une autre civilisation en prenne à nouveau conscience.

 


Notes

1   - Pharaon suivait un itinéraire précis: au matin, il quittait son palais pour se rendre au temple où il était purifié. n se rendait dans une salle (près de l'obélisque d'Hatchepsout) où il recevait les deux couronnes. Puis c'était le rite de la « montée royale », c'est-à-dire de l'initiation de Pharaon aux grands mystères. Il passait la porte du cinquième  pylône, allait vers la droite, entrait dans un naos contenant une statue d'Amon dont subsiste le socle. Le dieu investissait le roi de son pouvoir. Puis Pharaon était reconnu comme tel par acclamations.

2 - Il est admis que le plan de base du grand Temple d'Amon allait du IVème  pylône, servant d'entrée, jusqu'à la cour du Moyen Empire, située devant la salle des fêtes de Thoutmosis III. Ensuite, le temple se développa selon plusieurs directions.

3 - On aura un regard particulier pour le Musée en plein air installé au nord de la grande cour, près du premier pylône (n° I bis sur le plan), auquel on n'accède malheureusement pas sans autorisation.

Il y a là de très nombreux blocs trouvés sur le site et, surtout, deux monuments exceptionnels : la chapelle blanche et la chapelle rouge. Elles avaient été soigneusement démontées pour être placées dans les fondations d'un pylône. Ce n'était pas une destruction, mais une sorte d'ensevelissement des monuments, destinés à servir de base aux futurs édifices.

C'est ainsi qu'en remontant et reconstruisant le kiosque de Sesostris 1er, la « chapelle blanche », pieusement enfouie dans le 3ème  pylône, l'architecte Henri Chevrier a restitué un pur chef-d'ouvre du Moyen Empire. Ce petit édifice, véritable sourire de pierre tant est charmeuse son élégance, est placé sur un socle. On y monte par deux rampes, gui servaient de glissières pour monter et descendre la barque sacrée installée sur un autel au centre du reposoir. Les hiéroglyphes de la chapelle blanche comptent parmi les plus beaux jamais gravés par les Égyptiens. Ses reliefs montrent une liste géographique nommant des provinces avec leurs caractéristiques et d'admirables scènes d 'offrandes au dieu Amon-Min, synthèse d 'Amon, maître de Karnak, et de Min, le maître de la fécondité auquel était notamment consacrée la laitue. Min présente la particularité d'être ithyphallique, comme on dit savamment: il a le sexe dressé dans une perpétuelle érection. C'est par l'action de Min que la nature se développe et offre aux hommes leur nourriture. Il est le feu secret contenu dans les végétaux, la forme particulière d'Amon enveloppé dans un linceul, lequel n'est pas signe de mort, mais de processus de décomposition et de renaissance, tel que le subit le grain de blé. Un gardien veille sur la chapelle blanche: le lion. Grâce à lui, I'eau de pluie n'abîme pas l'édifice car sa tête sert de gargouille. De plus, ayant les yeux toujours ouverts, le lion écarte les indésirables.

La « chapelle rouge » est un autre miracle. Sa découverte, en blocs dissociés, nous a fait connaître un chef-d'ouvre de la reine Hatchepsout. Le monument est, en grande partie, construit en quartzite rouge, d'où son nom. n offre des indications d'une grande importance, relatives aux phases de la procession de la barque et à des rites moins connus. Cette chapelle servit de sanctuaire de la barque dans le Saint des saints de Karnak. Elle fut démontée et remplacée par un édifice de granit.

4 - Au nord et au sud de la grande cour sont disposés plusieurs sphinx. Ils y furent entreposés au moment de la construction de la cour. Auparavant, ils formaient la suite de l'allée de sphinx précédant le premier pylône et allant jusqu'à la salle hypostyle.

5 - Sur le plan, n° 22 = le 7e pylône; n° 23 = le 8e pylône, dont les reliefs montrent la tentative de prise de pouvoir des prêtres d'Amon, usurpant le pouvoir royal; le 9e pylône = n° 24 et le 10e = n° 25 sur le plan sont l'ouvre d'Horemheb. Ils étaient construits avec des pierres provenant des monuments d'Akhenaton. Les textes expliquent que Horemheb, conformément à la tradition, a rétabli l'ordre dans un pays ruiné et a restauré les temples à l'abandon. N'accordons pas trop d'importance historique à ces affirmations, car la même situation symbolique se produisait à la mort de chaque pharaon.